Le marché du travail a connu une forte hausse de création d’emplois en juin, avec 34 400 postes supplémentaires, selon le rapport national d’ADP Canada. Mais il faut se méfier de ces données, affirme le Congrès du travail du Canada (CTC), car elles ne reflètent pas la réalité de milliers de jeunes.

Isabelle Dubé Isabelle Dubé
La Presse

Dans son Aperçu du marché du travail, le Congrès du travail du Canada rapporte que le taux de chômage a baissé à 5,5 % au deuxième trimestre 2019, tandis que le taux d’emploi a continué de monter pour dépasser les 62 %. Ce qui incite les gens à dire que l’économie roule bien et qu’il manque de main-d’œuvre, observe Larry Rousseau, vice-président exécutif au CTC. Or il attire notre attention sur l’augmentation du travail à temps partiel, qui est passé de 17,5 % à 17,9 % depuis un an.

« Ce n’est pas des ingénieurs à temps partiel, des architectes ou des professionnels qu’on a embauchés, souligne-t-il. Ce sont des emplois chez Walmart, Tim Hortons et dans les boutiques qui payent au taux inférieur à 20 $ l’heure. »

La statistique la plus inquiétante, selon le Congrès du travail du Canada, est celle des 750 000 Canadiens âgés de 15 à 29 ans qui ne sont ni en emploi, ni aux études ou en formation.

« Est-ce qu’ils sont dans le sous-sol chez leurs parents ? Le gouvernement fédéral doit absolument s’occuper des jeunes qui sont là à ne rien faire, parce que c’est une bombe à retardement qui va nous exploser en plein visage. À 40 ans, ils vont être des dropouts de la société. »

Larry Rousseau, vice-président exécutif au Congrès du travail du Canada

Pourquoi les jeunes fuient-ils ?

Le sociologue Jacques Hamel n’est pas surpris par ces données. Il explique que c’est un phénomène observé depuis quelques années et qui intéresse les sociologues ici et en Europe.

Spécialiste de la jeunesse depuis une vingtaine d’années, le professeur au département de sociologie de l’Université de Montréal a cherché à comprendre les motivations de ces jeunes qu’on appelle les NEEF, qui ne sont ni en emploi, ni aux études, ni en formation.

« Souvent, on associe les NEEF à des jeunes qui ont des problèmes de santé physique ou mentale. Mais il y a aussi ceux qui ont lancé momentanément la serviette, qui repoussent l’entrée sur le marché du travail, parce qu’il est moins attrayant qu’il ne l’a déjà été. »

 Jacques Hamel, professeur au département de sociologie de l’Université de Montréal

À quoi bon se presser quand les emplois disponibles n’offrent ni sécurité ni avantages sociaux, illustre-t-il. Il note une tendance chez les jeunes qui ont travaillé pendant leurs études et qui en ont les moyens de s’offrir une année sabbatique pour voyager, par exemple.

« Les entreprises paient le prix de la flexibilité et de la précarité », affirme le sociologue.

L’économiste principale chez Desjardins Hélène Bégin croit aussi qu’une partie de ces jeunes attendent d’avoir un poste qui convient à leur formation et à leurs aspirations.

« Il y a plus de choix que dans les années 90, observe-t-elle. Aujourd’hui, dans un marché du travail qui est serré et avec des entreprises qui ont besoin de travailleurs, peut-être que les jeunes ne se contentent pas du premier emploi proposé. »

Hélène Bégin remarque aussi qu’une partie de cette génération a la chance d’avoir des parents qui payent les études, l’achat d’une première voiture et qui participent à la mise de fonds pour l’achat d’une propriété. Par conséquent, ils ont moins de pression pour se trouver rapidement un emploi. « Ça change la dynamique quand on sait que les parents vont nous aider », conclut-elle.