À une semaine de l’ouverture officielle de la saison des « ventes de garage », portrait d’un phénomène qui ne se démode pas. Et quelques conseils pour une expérience réussie, comme vendeur ou comme acheteur.

Karim Benessaieh Karim Benessaieh
La Presse

Une tradition qui ne veut pas mourir

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

En 2017, selon le dernier Indice Kijiji publié par l’OCR, les ventes-débarras représentaient 7 % des transactions de biens usagés. Quatre ans plus tôt, c’était 5 %.

Coincée entre Kijiji et Facebook, alors que les moyens de se débarrasser de ses biens usagés ont explosé avec l’internet, la bonne vieille « vente de garage » devrait être en voie d’extinction.

Eh bien, non. À une semaine de l’ouverture officielle de la saison des ventes-débarras, lors de la Journée nationale des patriotes, elle va plutôt bien. Et les statistiques en attestent.

« Que ce canal historique perdure et résiste à l’arrivée d’autres canaux qui ne cessent de progresser, dans un marché qui s’est énormément diversifié, c’est un phénomène en soi », note Fabien Durif, directeur de l’Observatoire de la consommation responsable (OCR) de l’Université du Québec à Montréal.

Un carrefour inimitable

En 2017, selon le dernier Indice Kijiji publié par l’OCR, les ventes-débarras représentaient 7 % des transactions de biens usagés. Quatre ans plus tôt, c’était 5 %. En extrapolant les données de ce rapport, ce serait donc des biens d’une valeur de 2 milliards de dollars que les Canadiens s’échangent annuellement sur le bord du trottoir, sur des tables dressées devant leur maison sur lesquelles s’empilent des centaines d’objets hétéroclites.

Pourquoi cette popularité ? D’abord parce que la vente-débarras n’offre pas que des objets, mais surtout un contexte inimitable. Entre la nostalgie, les rencontres entre voisins et un peu de voyeurisme, difficile de ne pas trouver cet événement sympathique.

« Plusieurs jeunes adultes ont grandi avec cet intérêt pour les ventes de garage, parce que nos parents nous y emmenaient et que c’est un classique, partir la fin de semaine avec des sandwichs pas de croûte… », dit Gabrielle Leblanc, gestionnaire de contenu du site d’art de vivre Muramur.

« Je partais avec ma tante, mes cousins, et des fois, c’était uniquement pour “scèner”. C’est une activité gratuite, tellement sympathique et agréable. »

Le fond québécois

S’il est vrai qu’on peut amasser une bonne somme en vendant ses menus objets, et que les bonnes affaires sont fréquentes, « il faut voir au-delà de l’argent » pour saisir l’intérêt des ventes-débarras, estime Vanessa Sicotte, entrepreneure et blogueuse.

« Il faut le faire pour l’aspect social, pour connaître nos voisins, pour passer une journée au soleil dehors. Les Québécois, on a un fond commerçant, artisan, créateur, alors revenir à ces vieilles façons de négocier, ça nous ramène à quelque chose chose d’ancestral. » — Vanessa Sicotte, entrepreneure et blogueuse

Par un savoureux paradoxe, une activité aussi vieillotte que la vente-débarras se trouve à répondre à un besoin bien d’aujourd’hui, celui d’éliminer le gaspillage. « Chez Muramur, on est venu à parler de ça parce que tout le monde qui aime la décoration aime faire de bonnes affaires, surtout dans une ère de zéro déchet », dit Gabrielle Leblanc.

D’entrée de jeu, quand on lui demande d’expliquer l’attrait des ventes-débarras, Vanessa Sicotte mentionne le facteur environnemental. Celle qui en tient une ou deux par année, et en explore des dizaines d’autres en quête de trouvailles, estime qu’il s’agit d’un bon remède à la « surconsommation effrénée ».

« Après avoir mis trois enfants au monde, c’est une valeur profonde. Je suis même allée dans le déchétarisme [dumpster diving]. »

Calendrier bénévole

Cela dit, bien des acheteurs qui fouineront dans les ventes-débarras au cours des prochains mois le feront pour une raison bien évidente et légitime : trouver un objet utile au meilleur prix. « On se promène et on trouve des trésors, dit François Provençal, gestionnaire du site www.ventedegarage.ca. Ce qui m’attire, ce sont les “deals”, les personnes qui veulent se débarrasser de choses à des prix ridicules. J’ai déjà vu des écrans d’ordinateur 21 po à 5 $, une lentille d’appareil photo à 25 $, une belle Minolta à 5 $. »

Pour la décoratrice Vanessa Sicotte, le gros lot, ce sont les meubles vintage et les objets décoratifs dont elle est friande. « De par mon métier, j’accumule énormément. C’est ça qui est remarquable avec les ventes de garage : les objets non désirés de l’un font les rêves de l’autre. »

Réussir sa vente… ou son achat

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

Malgré l’arrivée des sites de revente en ligne comme Kijiji, les « ventes de garage » ne se démodent pas.

Malgré ses allures improvisées et joyeusement broche à foin, la vente-débarras gagne à être planifiée. Que l’on soit vendeur ou acheteur, voici quelques conseils d’experts.

Pour vendre

S’afficher : aussi belle et complète soit-elle, votre vente sera un échec si les clients ne sont pas au rendez-vous. Première étape : s’annoncer dans la section « Vente de garage » de Kijiji, idéalement avec quelques photos. Gabrielle Leblanc, elle, conseille d’utiliser Instagram, un réseau social populaire auprès des jeunes – elle n’aime pas utiliser l’étiquette « milléniaux ». « Ça marche bien, et c’est tellement plus facile que d’aller fouiller sur Kijiji. » Évidemment, il ne faut pas négliger la bonne vieille méthode des affiches placardées sur des poteaux près de la maison.

Se regrouper : parce que la vente-débarras est avant tout un événement social, il est toujours mieux de se regrouper entre voisins. « Plus nombreux on est, plus c’est intéressant et attirant », explique Gabrielle Leblanc. Pour différencier votre marchandise de celle des voisins, elle conseille d’utiliser des autocollants de différentes couleurs. L’avantage d’être en groupe, c’est qu’on a ainsi la possibilité de prendre une pause, de demander aux autres de surveiller les objets de valeur et de prendre le temps de répondre aux questions des clients.

Évaluer : n’espérez pas escroquer vos clients avec des prix déraisonnables, vous ne réussirez qu’à les éloigner. « Il y en a qui mettent vraiment des prix de fous : ce n’est pas parce que tu as payé ta vieille télévision cathodique 5000 $ que tu peux en avoir 100 $ », dit François Provençal. Il estime qu’on ne peut demander plus de 50 $ dans une vente-débarras. Sur le site Muramur, Gabrielle Leblanc donne le truc simple suivant : proposer l’objet au tiers de son prix neuf, puis s’ajuster selon la négociation.

Sélectionner : presque tout peut se retrouver sur votre table, pourvu que ce soit en bon état, que la présentation soit attirante… et qu’il soit légal de le vendre. « Ça peut sembler anodin, mais il y a des règles à suivre, rappelle Annie Gauthier, porte-parole de CAA-Québec. Les marchettes, c’est illégal. Il y a une date d’expiration sur les sièges de bébé et les sièges d’appoint. Un siège d’auto qui a été accidenté ne peut être réutilisé. Et ne vends pas ton barbecue qui est dangereux… »

Pour acheter

Trouver : pour partir en expédition, rien de tel qu’une visite dans une municipalité la fin de semaine où on autorise les ventes-débarras. Depuis 1999, M. Provençal fait une forme de « bénévolat pour la société » en consignant sur son site www.ventedegarage.ca les calendriers municipaux autorisant les ventes-débarras. En date de cette semaine, on trouvait ainsi 261 inscriptions, dont les 9 municipalités québécoises qui permettent les ventes ce week-end. « Mon site n’a pas le plus beau contenant, mais l’information est là », précise-t-il. Kijiji et Facebook sont également de bons répertoires pour planifier vos tournées.

Repérer : les antiquaires et les connaisseurs en électronique l’ont bien compris, ils en savent parfois plus sur les objets à vendre que les vendeurs eux-mêmes. N’hésitez pas à effectuer une recherche internet rapide pour connaître la valeur de cet amplificateur apparemment en bon état, ou encore de cette console vieillotte que les collectionneurs recherchent. Pour trouver des perles, soyez parmi les premiers arrivés. Pour obtenir les meilleurs prix, faites l’inverse : les vendeurs sont généralement très souples en fin de journée.

Vérifier : s’il est irréaliste de demander une garantie à notre vendeur, il est conseillé de visiter le site de Santé Canada en cas de doute sur la sécurité d’un objet, notamment s’il est destiné aux enfants. « Il y a plein de choses qu’on ne sait pas ou qu’on a oubliées, note Annie Gauthier, de CAA-Québec. Il faut s’informer au préalable et regarder les étiquettes pour les dates de péremption. » Il est évidemment conseillé de prendre tout son temps pour vérifier le fonctionnement des appareils électroniques, l’état des mécanismes ou la solidité des meubles.

Désinfecter : s’il y a un tissu sur l’objet convoité, pensez au risque de punaises de lit, prévient Annie Gauthier. « Il faut être vigilant. Cette valise, ce drap, ce meuble ont peut-être eu des punaises de lit, mais le vendeur ne mettra pas une grande pancarte pour l’annoncer. Ça s’élimine, les punaises de lit, mais qui a envie de se payer un exterminateur ? » Même scénario pour les objets en contact avec l’eau, notamment les jouets pour enfants qui peuvent présenter des moisissures. « Il faut tout bien nettoyer et désinfecter », dit la porte-parole.