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Analyse

Le mouvement suisse s'emballe

Qui osera encore dire que la politique monétaire est un sujet aussi ennuyant... (Photo AFP)

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Rudy Le Cours
La Presse

Qui osera encore dire que la politique monétaire est un sujet aussi ennuyant qu'une pluie de novembre?

Sûrement pas ceux et celles qui font ces jours-ci des transactions en francs suisses. Il fallait hier 1,35$CAN pour acheter 1 FS, soit 18 cents de plus que la veille.

La devise helvétique s'est appréciée aussi d'environ 15% contre la plupart des autres devises, après la décision inattendue de la Banque nationale suisse (BNS) de ne plus soutenir le cours plancher de 1,20 franc pour 1 euro, mis en place en septembre 2011.

L'annonce d'un cours plancher avait aussi pris les spéculateurs par surprise. Elle visait à freiner l'afflux de capitaux qui fuyaient la zone euro. Cette ruée avait gonflé la valeur du franc suisse au point d'étouffer la petite économie axée sur les exportations à forte valeur ajoutée, comme l'équipement de haute précision ou l'horlogerie de luxe.

Pour fixer avec succès le taux de convertibilité du franc suisse en euro, la BNS a imprimé des centaines de milliards de francs. Elle les a troqués contre des obligations à court terme de première qualité, libellées en dollars, en yens, en livres et, avant tout, en euros.

Ainsi, la BNS avait été montrée du doigt comme une des grandes responsables de la force du huard entre 2011 et 2013, malgré la détérioration de la balance des comptes courants du Canada qui aurait dû affaiblir notre monnaie. De fait, la BNS détenait 1,22 milliard d'obligations canadiennes fin 2009. L'automne dernier, le montant avait grimpé à 24,5 milliards.

Ses réserves totales de change approchaient les 500 milliards de francs fin 2014 comparativement à moins de 100 milliards cinq ans plus tôt.

Jusqu'à tout récemment, la BNS était parvenue à soutenir ses achats. L'inflation suisse demeurait faible, et le rendement des titres achetés était rentable.

La chute récente des taux obligataires, en particulier ceux de l'Allemagne et de la France dont la BNS était friande, a changé la donne. En début de semaine, le rendement d'un Bund de deux ans était de - 0,15%, celui d'une obligation française ou japonaise de même échéance, de - 0,10% et - 0,02%.

Bref, soutenir le franc suisse coûtait de plus en plus cher à la BNS.

«Les disparités entre les politiques monétaires menées dans les principales zones monétaires ont fortement augmenté et pourraient encore s'accentuer, a expliqué son président Thomas Jordan hier. Dans ce contexte, la banque nationale est parvenue à la conclusion qu'il n'est plus justifié de maintenir le cours plancher.»

Justifiée ou pas, la décision a provoqué un vent de panique sur les marchés monétaires et boursiers, pris de court. Ce mardi encore, le vice-président de la BNS, Jean-Pierre Donthine, avait déclaré que le cours plancher «doit rester un pilier de notre politique monétaire».

Le franc suisse a même gagné 30% face à l'euro avant de se replier à hauteur de 15%. La Bourse de Zurich a décroché, cédant plus de 10%.

La BNS mise sans doute sur un retour prochain à la normale, une fois les esprits calmés et les spéculateurs lavés.

Elle s'est dotée d'une nouvelle arme pour s'assurer que le cours du franc ne s'emballe pas. À partir de jeudi, il faudra payer 0,75% pour lui confier tout dépôt de plus de 10 millions de francs, de quoi rendre la devise helvète une monnaie refuge bien moins attrayante.

Cette mesure entre en vigueur le jour où, en principe, la Banque centrale européenne (BCE) doit annoncer les détails d'une stratégie de détente quantitative sur laquelle on spécule déjà beaucoup. La BCE pourrait toutefois surprendre, à son tour.

Trois jours plus tard, des élections générales à l'issue incertaine en Grèce risquent d'ébranler davantage la monnaie que se partagent 17 pays.

La BNS abaisse aussi son taux de référence de 50 centièmes. Elle souhaite le voir évoluer au milieu d'une fourchette de - 0,25% à - 1,25%. Pareil taux négatif vise à stimuler le crédit et à contrer les risques de déflation, tout aussi sérieux qu'en zone euro depuis l'effondrement des cours du pétrole. Le choc monétaire d'hier compliquera en outre la vie des exportateurs et de l'industrie touristique, s'il perdure.

La BNS fait sans doute le pari que l'appréciation actuelle du dollar américain va ternir un peu l'éclat de sa monnaie face à l'euro, qui a cédé 14% face au billet vert en 2014.

Si tel n'est pas le cas, il n'est pas dit que la BNS ne lancera pas une autre stratégie pour affaiblir sa monnaie, sans mise en garde encore une fois.

Tout cela montre que les investisseurs et les spéculateurs devront apprendre à vivre avec les décisions non téléguidées des banquiers centraux. Elles ne sont pas prises pour leur plaire, comme au temps où Alan Greenspan présidait la Réserve fédérale américaine, mais pour soutenir leur économie souvent malmenée par ces mêmes intervenants sur les marchés financiers.




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