Existe-t-il un système capitaliste? Doit-on plutôt parler de capitalismes, d'économie de marché, voire de démocratie libérale?

Rudy Le Cours LA PRESSE

Jean-Michel Saussois dépoussière les dogmes en provenance tant de la droite que de la gauche dans Un capitalisme sans bible: idées reçues sur le modèle économique dominant.

D'entrée en jeu, il s'efforce de montrer le capitalisme, pour lequel il existe des dizaines de milliers de définitions sur Google, comme un mutant qui, au fil des siècles, est parvenu à s'adapter dans un monde qui change. «Ce qui fait la force du capitalisme, c'est sa fluidité, sa mobilité à passer d'une activité à une autre», écrit-il dans cet essai décapant qui s'attaque à quatre grands thèmes: la définition impossible et l'origine discutable du capitalisme, sa dynamique ambivalente, ses bienfaits et méfaits, ses multiples crises.

Si tout le monde peut s'entendre sur le fait que le capitalisme présuppose que les moyens de production soient aux mains de personnes physiques ou morales, là s'arrête la belle unanimité. Comment parler de main invisible, comme le faisait Adam Smith quand quelques individus, concentrés dans le capital financier, sont plus influents que les États? «Les marchés financiers, avant la crise de 2008, représentaient 50 fois le montant du PIB mondial», rappelle-t-il.

Saussois fait ressortir plusieurs ambivalences intrinsèques à la dynamique des marchés: l'État l'entrave, comme en font foi les nombreux appels à la dérégulation, mais l'État reste le sauveteur ultime, comme on l'a vu durant la crise financière. «La dynamique du capitalisme chinois démontre lumineusement que l'économie est bien politique, écrit-il. C'est le seul pays à pouvoir coupler les décisions économiques et politiques.»

Avec le succès dérangeant que l'on sait.

Il décortique la dynamique des inégalités dont se nourrit le capitalisme et fait ressortir que même des compétences équivalentes deviennent sources de grandes inégalités selon le chantier dans lesquels elles sont mises en oeuvre. «Arbitrer un match dans le cadre du tournoi de Roland-Garros a plus de valeur que d'arbitrer un match de tennis local dans la Creuse, dans la mesure où une faute d'arbitrage risque de provoquer des conséquences financières considérables dans le cas de Roland-Garros.»

Il s'attaque en particulier aux crises qui, selon les fatalistes de gauche (Marx et ses disciples) et de droite (Schumpeter et les nostalgiques du capitalisme industriel) mènent à son autodestruction même si personne n'est désormais capable d'évoquer une esquisse crédible de l'après-capitalisme.

Il pose son regard sur celle dont nous sortons à peine et dont nous porterons longtemps les stigmates. Car, selon Saussois, une des caractéristiques de notre époque, c'est qu'il existe une crise des solutions aux crises.

Des réformes superficielles ne résolvent rien. Un appel aux valeurs morales n'a pas de sens puisque le capital est amoral. La régulation plus serrée se heurte à la puissance des lobbies sur la classe politique.

Ouvrir les vannes des dépenses publiques fonctionne seulement si les finances sont initialement en bon ordre: la crise de la dette souveraine en Europe et peut-être aux États-Unis avant longtemps montre les limites de cette avenue.

L'énigme chinoise

La solution politique est de plus en plus limitée avec les progrès de la mondialisation où les capitaux ignorent les frontières.

La solution révolutionnaire ne séduit plus personne. Seule la Corée du Nord s'est extirpée de l'économie mondiale avec les conséquences que l'on sait.

La gouvernance mondiale reste une utopie improbable car les États ne renonceront pas de sitôt à ce qu'il leur reste de souveraineté. Les difficultés de la zone euro sont là pour en témoigner.

Et puis, ce qui inquiète par-dessus tout Saussois, c'est l'énigme chinoise. Ce pays n'est ni communiste ni capitaliste et se garde la possibilité de pivoter d'un système à l'autre au gré de la conjoncture pour sauver sa classe politique.

«L'impérialisme chinois est-il en train de se mettre en place face à l'impérialisme? se demande Saussois. La réponse n'a guère d'intérêt, mais la formulation de cette question permet de comprendre que la dynamique du capitalisme suppose le déplacement des lieux d'affrontement et qu'il est vain de fixer le capitalisme dans une définition.»

Jean-Michel Saussois. Capitalisme un dieu sans bible: Idées reçues sur le modèle économique dominant. Le Cavalier Bleu éditions. 167 pages