Éric Brassard, président et chef de la direction de la boîte montréalaise Woozworld, navigue dans le monde virtuel lancé par son entreprise, lui-même un peu ébahi devant ce qu'il est devenu.

Mis à jour le 28 mars 2011
Philippe Mercure LA PRESSE

Il faut un certain temps pour comprendre l'univers de Woozworld, un monde hybride situé quelque part entre les sites Facebook et Second Life et destiné aux préadolescents de 9 à 14 ans. Les jeunes s'y fabriquent des personnages, puis créent leurs propres cinémas, restaurants, écoles ou discothèques où ils interagissent et marchandent des biens et services dont l'éventail n'est limité que par leur imagination (et il suffit de naviguer sur le site pour comprendre qu'ils n'en manquent pas).

Les géants du divertissement intéressés

Ne serait-ce que d'un point de vue sociologique, l'affaire est fascinante. Mais elle vient aussi d'apparaître sur le radar de géants comme Apple, Sony et Universal Music, qui discutent tous à divers degrés avec Woozworld.

Il est trop tôt pour dire si ces discussions déboucheront sur des ententes concrètes. Mais ce qui est clair, c'est que Woozworld a réussi à susciter l'intérêt. Comment? C'est simple. Chaque mois, 3 millions de visiteurs uniques en provenance de plus de 140 pays se connectent sur le site.

«Regarde ça», pointe M. Brassard, qui vient de tomber par hasard sur une boutique de vêtements tout en rose créée par une jeune utilisatrice. Un compteur indique que 467 823 visiteurs s'y sont rendus depuis son lancement.

Woozworld, dont les 25 employés planchent dans un loft du boulevard Saint-Laurent, ne fait pas encore un cent de profit. Mais Éric Brassard a plusieurs idées sur la façon de rentabiliser ses idées.

Il faut savoir que les Woozens - les citoyens de Woozworld - dépensent des wooz - monnaie en vigueur dans leur univers - pour se payer tant des repas dans des restos virtuels que des accessoires mode qui les distingueront des autres personnages.

Or, ces wooz peuvent se gagner par des concours... ou s'acheter avec de vrais dollars. Les Woozens peuvent aussi payer pour court-circuiter la file d'attente d'une discothèque en ligne particulièrement courue, par exemple.

Mais du point de vue des affaires, le plus intéressant n'est peut-être pas là. C'est que Woozworld est en train de s'imposer comme un laboratoire virtuel permettant d'étudier les habitudes de consommation des préadolescents, les consommateurs de demain. Éric Brassard croit que ça devrait intéresser bien des entreprises.

«Disons que Nike veut savoir quel modèle de chaussures de sport va se vendre le plus sur les tablettes, illustre-t-il. Il a accès à un microcosme de centaines de milliers d'usagers qui ont le choix d'acheter - ou de ne pas acheter - ce qui leur plaît.»

Faire de l'argent avec des enfants

Le patron est conscient de marcher sur une ligne mince: l'idée même d'essayer de faire de l'argent avec des enfants peut choquer. Mais ce père de famille - dont la fille aînée, presque 9 ans, fréquente Woozworld - jure vouloir faire les choses correctement.

«Il n'y a pas une émission de télévision pour enfants qui survivrait sans publicité, il n'y a pas un jouet qui peut être mis sur le marché sans échange d'argent», rappelle-t-il.

L'entreprise dit suivre scrupuleusement les règles du COPPA - le Children's Online Privacy Protection Act. Sur Woozworld, pas de gros mots - ils sont biffés automatiquement. Et afin de protéger les enfants, vous ne parviendrez jamais à taper quelque chose qui ressemble à une vraie adresse civique.

«On doit plaire aux enfants, mais il faut aussi rassurer les parents», dit Éric Brassard.

Certaines entreprises naissent d'un éclair de génie aussi soudain qu'imprévu. Ce n'est pas le cas de Woozworld, dont la création a été savamment planifiée.

L'entreprise est un essaimage de Tribal Nova, boîte qui conçoit des sites web et des applications interactives pour des clients.

«À un moment donné, on s'est dit qu'il faudrait qu'on ait notre propre marque», explique Éric Brassard, qui s'est alors mis à éplucher des études de marché pour dénicher une occasion d'affaires.

«J'ai dû lire de 10 000 à 12 000 pages d'analyse. C'est comme ça que j'ai découvert le créneau des 9 à 14 ans, qui était très mal servi», dit M. Brassard, qui se décrit comme un «gars de marketing» doublé d'un «geek» friand de techno.

L'affaire a éveillé l'intérêt de Charles Sirois et de son équipe chez Télésystème, ainsi que d'iNovia capital, l'un des fonds de capital-risque québécois les plus dynamiques du moment. Ensemble, les deux groupes ont misé trois millions sur Woozworld, qui souhaite maintenant atteindre la rentabilité d'ici six mois.

Mais pour ce faire, Éric Brassard est conscient qu'il faudra rester à l'écoute de son public, des préados branchés sur tout ce que font les plus vieux et prêts à sauter sur la nouvelle tendance.

«Quand on veut plaire à des enfants, dit-il, on se tait et on les écoute parler de ce qu'ils aiment.»

Fondateur et président > Éric Brassard

Investisseurs > iNovia et ID Capital, division de la firme Télésystème de Charles Sirois

Le concept en 140 caractères > «Woozworld.com est un jeu social et virtuel unique créé, animé et géré par des millions de préados des quatre coins du monde.» Éric Brassard

Objectifs d'ici un an > Atteindre le seuil de rentabilité, trouver du nouveau capital et mettre en valeur l'aspect «réseau social» du site.