Déçu du laxisme du gouvernement Charest, Greenpeace change de tactique pour protéger la forêt boréale.

François Cardinal

Déçu du laxisme du gouvernement Charest, Greenpeace change de tactique pour protéger la forêt boréale.

L'organisme a publié lundi le nom des trois forestières responsables du «pillage» de cet important écosystème ainsi que de leurs principaux clients.

Le but de ce geste d'éclat est d'inciter ces derniers, parmi lesquels figurent Rona et Wal-Mart, à obliger l'industrie à prendre le virage vert et ainsi préserver l'une des dernières grandes forêts intactes au monde.

Furieux, le Conseil de l'industrie forestière (CIF) dénonce cette «campagne de peur» qui, à son avis, pourrait forcer certaines entreprises à fermer leurs portes et aggraver encore un peu plus la crise qui sévit dans le monde forestier.

Pourquoi donc cibler les entreprises plutôt que les élus? «Parce que ça marche, lance tout de go Mélissa Filion, de Greenpeace. L'argent mène malheureusement le monde. On croit donc pouvoir faire bouger l'industrie en faisant de la pression sur les marchés.»

Abitibi-Consolidated, Bowater et Kruger sont ainsi stigmatisées pour leur pratiques destructrices, de même que SFK Pâte (ex-Donohue), fabricant de pâte à papier qui s'approvisionne uniquement auprès de ces trois forestières.

Perçu comme des complices parce qu'ils utilisent ou revendent toute une gamme de produits de bois ou de papier, les clients commerciaux de ces quatre entreprises se retrouvent ainsi au banc des accusés, que ce soit les géants Rona, Wal-Mart, Best Buy, Toys «R» Us et Sears ou les maisons d'édition Hachette, Penguin, Harlequin et Time.

«C'est en partie de ces clients que provient la demande accrue pour des produits issus de la forêt. Ils ont le pouvoir d'établir des politiques d'approvisionnement strictes et d'exiger des produits plus écologiques de leurs fournisseurs», note Greenpeace.

Sans jamais faire référence à un éventuel «boycott», l'organisme demande à ces entreprises de «cesser temporairement d'acheter de la pâte, du papier et des produits de bois des compagnies forestières visées, jusqu'à ce que celles-ci changent radicalement leur façon d'aborder l'exploitation des forêts».

Intitulé Destruction en chaîne, le rapport dévoilé hier par l'organisme écolo dénonce «les pratiques abusives» des forestières partout au Canada, particulièrement au Québec et en Ontario, là où les forestières «s'acharnent à raser les forêts de façon intensive, notamment en réalisant des coupes à blanc et en construisant des réseaux routiers de plus en plus complexes».

Le président du CIF, Guy Chevrette, n'a pas perdu de temps pour réagir. Cinq heures après la conférence de presse de Greenpeace, il a convoqué à son tour les médias pour faire entendre sa version des faits.

«C'est du chantage, a-t-il indiqué en marge de cette conférence. Cela risque de faire peur aux acheteurs et ainsi forcer certaines entreprises à fermer leurs portes. C'est totalement irresponsable.»

À ceux qui verraient dans ce débat un duel entre emplois et environnement, M. Chevrette rétorque qu'il n'en est rien.

«Il y a moyen de préserver les deux, croit-il. Ce que Greenpeace ne dit pas, c'est que les forêts à maturité sont plus vulnérables aux épidémies, aux chablis et aux incendies. Est-il mieux que les arbres debout servent aux insectes et aux flammes plutôt qu'aux êtres humains?»

Le problème, rétorquent les écologistes, c'est que le Québec protège moins de 5% de son territoire (contre 9% en Ontario, 12% en Alberta et en Colombie-Britannique). On laisse ainsi les forestières «dilapider» cette précieuse ressource, malgré l'«urgence» de la situation, telle que décrite dans le rapport Coulombe.

Rappelons que le Parti libéral s'est engagé à faire passer le taux de protection du territoire de 4,79% à 8%.