Bell Canada Entreprises (T.BCE) ne sera ni brisée en morceaux, ni amputée d'une bonne partie de ses employés une fois privatisée, si l'on se fie à Jonathan M. Nelson.

Maxime Bergeron

Bell Canada Entreprises [[|ticker sym='T.BCE'|]] ne sera ni brisée en morceaux, ni amputée d'une bonne partie de ses employés une fois privatisée, si l'on se fie à Jonathan M. Nelson.

En fait, les différentes divisions de BCE gagneront plutôt à travailler en étroite collaboration les unes avec les autres.

«Je dirais que si vous aviez vu nos plans, ils prévoient que rien ne sera vendu», a déclaré le président et chef de la direction du fonds d'investissement privé Providence Equity Partners, pendant un entretien avec La Presse Affaires.

Le fonds américain est resté à l'écart des projecteurs depuis l'annonce du rachat de Bell Canada pour 51,7 milliards la semaine dernière.

Or, Providence a joué un rôle de tout premier plan dans le ficelage de la transaction, et son influence sera majeure une fois la vente bouclée.

Chef d'orchestre

Teachers, actionnaire principal du «BCE nouveau» avec 52% du capital, se fie beaucoup à Providence pour orchestrer la transformation en profondeur qui attend l'ancien monopole.

Jonathan Nelson est prêt: son fonds a participé à la plupart des grosses transactions de la dernière décennie dans le secteur des télécoms et des médias, de la fondation de VoiceStream Wireless (maintenant T-Mobile USA) à la privatisation de TDC au Danemark.

Comme la plupart des fonds d'investissement privés, Providence aime garder un profil bas. Pour obtenir un entretien avec Jonathan Nelson, La Presse Affaires a dû accepter de soumettre les citations retenues au responsable des communications de l'entreprise, qui y a apporté certaines modifications.

La pratique est inhabituelle, mais elle permet d'en apprendre plus sur l'avenir de BCE et de ses 54 000 employés.

D'entrée de jeu, le président et fondateur de Providence tient à éloigner l'image de rapaces et de déchiqueteurs d'entreprises qui colle souvent aux fonds comme le sien.

Il donne l'exemple de KDG, «le BCE de l'Allemagne», rachetée en 2003 par Providence de Deutshe Telecom (Teachers s'est depuis jointe au capital par la suite).

Un vrai acteur

À l'époque, KDG était un câblodistributeur classique. Un Vidéotron à l'ancienne.

Providence a décidé d'investir massivement pour en faire un vrai acteur global des télécoms, qui offre maintenant la téléphonie et l'internet.

Les dépenses en capital ont explosé, affirme-t-il. «On investit aujourd'hui 5,2 fois plus que ce que Deutsche Telecom investissait.»

Le nombre d'employés de KDG a aussi suivi une courbe ascendante. Il est «significativement plus élevé» aujourd'hui qu'en 2003, soutient M. Nelson.

L'oeil sur BCE

L'intérêt de Providence pour BCE date de longtemps. Bien avant que les enchères soient officiellement lancées par l'ancien monopole en avril dernier.

En fait, Providence et Teachers - qui entretiennent une étroite relation d'affaires depuis 16 ans - lorgnaient BCE depuis deux ans.

Divers événements, comme la conversion avortée en fiducie de revenu, ont refroidi temporairement leurs ardeurs. Mais ce qui a surtout empêché le dépôt d'une offre en 2005, c'est qu'il était impossible à l'époque de réunir assez d'argent pour avaler une aussi grosse entreprise.

«Ce n'était pas possible à cause de la dette et des capitaux requis, rappelle Jonathan Nelson. C'était plus que ce que le marché pouvait offrir. Ce qui a changé depuis deux ans, c'est que les marchés du crédit et des capitaux ont grossi substantiellement.»

Une fois que la vente de Télésat a été finalisée par Bell l'automne dernier, Teachers et Providence se sont vite remis au travail pour fignoler un projet de rachat. Dès février, ils ont obtenu un financement ferme auprès d'une banque. Ils sont allés voir Michael Sabia, grand patron de Bell, peu après.

Un autre facteur a contribué à rendre l'achat de BCE encore plus intéressant pour Providence: la déréglementation accélérée de la téléphonie locale au Canada, annoncée en avril dernier par le ministre fédéral de l'Industrie, Maxime Bernier. Grâce à ce changement, Bell pourra se battre à armes égales avec les câblodistributeurs, dit Jonathan Nelson.

Reste que la téléphonie résidentielle, en pleine perte de vitesse chez Bell, ne sera pas le premier cheval de bataille de la nouvelle entreprise privatisée.

Le sans-fil, si. Avec un taux de pénétration de 56% au Canada - deux fois moins que bien des pays européens -, le potentiel de croissance est énorme, souligne M. Nelson. Selon des études menées par Providence, ce taux atteindra 77% dans cinq ans.

Aussi, pour réduire au maximum la perte de clients au profit de la concurrence, Bell misera davantage sur les offres groupées, qui proposent des rabais lorsque le client combine plusieurs services.

Une raison de plus de garder toutes les divisions de BCE au sein d'une même entreprise plutôt que de les vendre en pièces détachées, dit M. Nelson. «On aimerait les voir travailler ensemble davantage.»

Investisseurs professionnels

Avec 32% du capital de BCE, Providence jouera un grand rôle dans le revirement de l'entreprise. Mais pas trop grand, insiste le dirigeant du fonds. C'est à l'équipe de direction qu'il reviendra de (bien) gérer les opérations au quotidien.

«En fin de compte, nous souhaitons voir les dirigeants de l'entreprise prendre ces décisions, avec nous en arrière-plan comme membres très actifs du conseil», explique-t-il.

Providence ne déléguera aucun gestionnaire permanent à Montréal. Les allers-retours seront fréquents entre Providence (au Rhode Island) et la métropole québécoise, et une équipe de professionnels suivra le dossier en permanence des États-Unis.

«Nous sommes des investisseurs professionnels, pas des opérateurs», souligne Jonathan Nelson.

Le groupe compte garder son investissement dans BCE pendant environ cinq ans, le temps de redresser la compagnie et de faire un juteux profit. Selon certaines sources proches du dossier, Providence espère réaliser un rendement de 20% par année, une prévision «prudente».

Et qu'adviendra-t-il de Michael Sabia? Les discussions concernant son avenir viennent tout juste de débuter, dit Jonathan Nelson. Toutes les options sont ouvertes pour l'instant.

«Je crois que Michael Sabia a fait un bon travail à nettoyer la compagnie, dit-il. Maintenant, nous sommes capables de nous concentrer sur les secteurs de base, et on peut le faire en tant que société privée, ce qui est selon moi un grand avantage.»

Au revoir TSX, bonjour dette

Le fait d'être retiré de la Bourse permettra de faire des investissements majeurs ou accélérés sans se soucier de l'impact trimestriel sur les revenus.

Le total des dépenses en capital ne sera pas nécessairement très différent de ce qu'il est aujourd'hui, mais l'argent sera dépensé différemment entre les divisions de l'entreprise, explique Jonathan Nelson.

«Il ne s'agit pas tant de réduire les dépenses; nous voulons nous assurer que l'argent est dépensé de manière avisée, dit-il. Quand on regarde les dépenses ou les investissements en capital, on se demande: est-ce que cela génère des revenus? Est-ce que ça améliore l'expérience du client? Le client verra-t-il le résultat de ce dollar qu'on vient de dépenser?»

Quant à l'endettement qu'aura BCE après la privatisation, qui a soulevé des commentaires d'analystes inquiets pendant toute la semaine, le grand patron de Providence ne le juge pas trop élevé.

«Pas du tout. Nous avons bâti certaines des plus grosses entreprises de télécoms de la planète avec des emprunts. Aux États-Unis, T-Mobile, qui est devenue une compagnie de 40 milliards de dollars, avait un fort effet de levier.»

Jonathan Nelson ne s'inquiète pas non plus de voir d'autres consortiums renchérir en déposant une offre supérieure à celle que Providence a déposée avec Teachers et la firme Madison Dearborn (qui détiendra 9% du capital).

«Ce sera très difficile pour un groupe d'arriver avec une offre supérieure», croit-il.

Le dirigeant a par ailleurs tenu à souligner que le siège social de BCE demeurera bel et bien à Montréal. Même si son français est «terrible».

Providence gère des fonds avec un engagement en capital d'environ 21 milliards de dollars, et possède des intérêts dans plus de 100 entreprises.