Champagne à volonté. Virées en limousine. Offres d'emploi mirobolantes à des étudiants qui n'ont pas encore complété une année d'université.

Vincent Brousseau-Pouliot

Champagne à volonté. Virées en limousine. Offres d'emploi mirobolantes à des étudiants qui n'ont pas encore complété une année d'université.

Les grands cabinets d'avocats du Québec ne reculaient devant rien pour dénicher les recrues les plus prometteuses.

Jusqu'à ce qu'ils mettent fin à la récréation en signant une entente sur le recrutement, au début des années 1990. Ainsi est née la course aux stages, plus sobre mais plus intense – tous les cabinets recrutent en même temps.

«L'étudiant peut prendre le temps de réfléchir et se faire une meilleure idée des cabinets», dit Me Michèle Denis, responsable du recrutement chez Stikeman Elliot à Montréal.

Depuis le 5 mars dernier, des centaines d'étudiants de deuxième et troisième années tentent de décrocher un stage dans l'un des grands cabinets d'avocats du Québec. Ces derniers rendront leur verdict simultanément lundi prochain, à huit heures précises. Les étudiants auront ensuite trois jours pour choisir le cabinet où ils commenceront leur carrière.

«Avant la course aux stages, c'était la règle du premier arrivé, premier servi, dit Me Christian Leblanc, responsable du recrutement chez Fasken Martineau à Montréal. Certains cabinets recrutaient dès la première année d'études. Les étudiants qui, comme moi, n'avaient pas d'avocat dans leur famille acceptaient des offres sans savoir dans quel cabinet ils se sentiraient le plus à l'aise. La campagne de séduction devenait malsaine. Les étudiants étaient traités comme des stars durant le processus de recrutement. Mais ils étaient vite ramenés sur terre quand ils commençaient à travailler.»

Malgré la trêve, le champagne coule encore à flots durant la course aux stages. Et les limousines n'ont pas complètement disparu. «Nous n'allons pas chercher de candidats en limousine, mais ça se fait encore, dit Me Stephen Kelly, responsable du recrutement chez Ogilvy Renault à Montréal. D'autres cabinets récompensent aussi les étudiants qui acceptent leur offre avec du champagne, des chocolats ou d'autres idées encore plus originales.»

«Il ne faut pas se leurrer: plusieurs cabinets en font encore beaucoup, confirme Me Michèle Denis, de Stikeman Elliot. Mais la dynamique a changé. Au lieu d'impressionner les étudiants, les cabinets tentent de faire valoir ce qui les distingue. Il y a beaucoup de conférences, de visites et de cocktails, qui servent à l'étudiant à se faire une meilleure idée. Car ce n'est pas facile pour un étudiant de deuxième année de connaître en détails le milieu juridique.»

La surenchère s'explique facilement: au sprint final, les grands cabinets montréalais se disputent les mêmes candidats. À Montréal, ils sont environ une cinquantaine à faire l'envie d'une dizaine d'employeurs de premier plan. «Au début de la course, les candidats veulent obtenir un stage, dit Me Christian Leblanc, de Fasken Martineau. À la fin, les cabinets se battent pour les mêmes candidats.»

Les grands cabinets utilisent sensiblement la même recette pour dénicher la perle rare. Une première entrevue. Si le résultat est satisfaisant, une deuxième entrevue, souvent plus corsée que la précédente. Suit ensuite un cocktail ou un repas avec des associés du cabinet.

Puis, les cabinets délibèrent, à la recherche de leurs futurs associés. «Nous cherchons des gens qui ont réussi à l'université mais qui ont aussi des passions dans la vie» dit Me Nanci Ship, responsable du recrutement chez Davies Ward Phillips & Vineberg à Montréal.

«Nous voulons un candidat qui a des bonnes notes et des expériences de vie intéressantes, mais aussi un candidat qui va bien s'intégrer chez nous, dit Me Stephen Kelly, de Ogilvy Renault. Car nous sommes dans une industrie de services. Nous vendons des services juridiques.»

Les derniers choix sont souvent déchirants. Chaque année, les grands cabinets accueillent entre 8 et 15 stagiaires, qui recevront environ 30 000 $ pour six mois de stage, sans compter la possibilité d'un travail rémunéré à temps plein durant les vacances estivales et à temps partiel durant le reste de leurs études.

«Nous mettons beaucoup d'efforts pour les sélectionner car il s'agit de notre relève», dit Me Léna Taylor, responsable du recrutement chez McCarthy Tétrault à Montréal.

Les grands cabinets d'avocats voient leurs stagiaires comme un investissement. Un investissement qu'ils espèrent faire fructifier deux ans et demi plus tard, après leur admission au Barreau du Québec. Mais le salaire de départ de 80 000 $ par année (à Montréal) ne convainc pas tous les stagiaires de poursuivre l'aventure.

«Le taux de rétention ne dépend pas uniquement des cabinets, dit Me Claudette Bellemare, responsable du recrutement chez Heenan Blaikie à Montréal. Certains stagiaires vont en politique, d'autres dans le milieu des affaires ou dans des ONG en Europe. Les étudiants québécois parlent souvent trois langues et ont parfois un diplôme de common law ou un MBA. Ce sont des perles rares dans un marché qui s'internationalise.»