Les retraités qui reçoivent une rente garantie de leur employeur jusqu’à leur mort ont de quoi susciter la jalousie de ceux qui furent forcés d’épargner sans trop savoir ce que l’avenir leur réservait. Mais avant de se laisser emporter par de mauvais sentiments, il faut savoir que ce type de régime de retraite est loin de bénéficier uniquement aux aînés. En réalité, toute la société en profite.

Les régimes à prestations déterminées (PD) font rouler l’économie en soutenant la consommation, ils accroissent les revenus de l’État, améliorent la productivité des entreprises, stabilisent les marchés financiers et favorisent même le bénévolat et les dons de charité. Ces effets positifs et bien d’autres sont amplement documentés au Canada et ailleurs dans le monde dans une foule d’études réunies récemment par l’Observatoire de la retraite⁠1.

On se doute bien que les retraités qui jouissent de revenus garantis et indexés sont plus satisfaits de leur retraite et moins stressés que ceux qui tirent le diable par la queue.

Mais il est intéressant de découvrir tous ces autres impacts positifs d’une rente garantie qui ne viennent pas spontanément à l’esprit.

En Ontario, par exemple, les rentes versées aux retraités municipaux (transport public, électricité, service de police) par OMERS génèrent des revenus annuels de 3,3 milliards pour le gouvernement en taxes et impôts. En Alberta, chaque tranche de 10 $ de rente engendre des retombées économiques de 14,40 $. Aux États-Unis, on constate que les pensions sont « particulièrement vitales pour les petites communautés et les communautés rurales » dont l’économie manque de diversité. En tout, 6,8 millions d’emplois y dépendent des rentes mensuelles.

C’est sans compter que les retraités qui bénéficient de revenus stables et prévisibles ont moins recours au filet social de l’État.

« C’est absolument clair qu’on s’épargne de grosses dépenses socio-économiques », dit François L’Italien, coordonnateur de l’Observatoire et directeur adjoint de l’Institut de recherche en économie contemporaine. Quand un retraité peut se payer des soins, il allège la tension sur les services publics.

« La Banque du Canada n’en démord pas. Les régimes PD contribuent à l’efficience de nos marchés financiers. Ils contribuent aussi à rendre notre économie plus résiliente et optimale, car les caisses investissent à long terme dans divers secteurs de l’économie comme l’immobilier et les infrastructures », ajoute Pierre Bergeron, actuaire, expert en matière de retraite et associé au cabinet PBI. À l’inverse, les fonds communs de placement que les petits épargnants apprécient contribuent à la volatilité des marchés étant donné leur recherche de performance à court terme, rappelle une étude portant sur 47 pays.

Depuis la crise financière de 2008, bon nombre d’entreprises privées ont abandonné leur régime PD pour améliorer la prévisibilité de leurs dépenses. Depuis, les régimes à cotisations déterminées et les REER collectifs qui les ont remplacés ne permettent pas aux futurs retraités de connaître avec beaucoup de précision les revenus dont ils disposeront.

C’est dommage, car un régime PD procure environ 30 % plus d’argent à la retraite qu’un compte individuel, « même si tu as tout investi parfaitement pendant ta carrière », calcule Pierre Bergeron en supposant des montants d’épargne identiques. Cette « efficacité » provient des avantages financiers de la mise en commun et de l’expertise des caisses de retraite en matière d’investissement.

On ne remettra pas le dentifrice dans le tube. Mais il existe des solutions. Les entreprises privées peuvent mettre en place des régimes à coûts fixes comme celui à prestations cibles (PC) et le régime de retraite par financement salarial (RRFS). Ceux-ci versent des rentes dont le montant est déterminé à l’avance, sans mettre un fardeau contraignant et variable sur les finances des entreprises privées. Le gouvernement devrait en faire la promotion.

« Il y a un décalage assez important entre les faits et les orientations que se donne Retraite Québec qui n’en a que pour la littératie financière », déplore François L’Italien.

À son avis, le rôle de l’État est de contrebalancer cette tendance à la déresponsabilisation des entreprises et de parler de « l’intérêt général » dans le contexte où les employeurs font partie des trois piliers de notre régime de retraite.

Les avantages collectifs des régimes PD ne feront pas bouger les employeurs, mais les études sur le sujet ont le mérite de légitimiser le maintien de ces régimes dans la fonction publique, un dossier qui soulève occasionnellement des critiques, note Pierre Bergeron. Grâce aux données, un nivellement par le bas serait plus difficile à justifier.

Au pays, 26 % des travailleurs cotisent à un régime PD. Dans la fonction publique, la proportion grimpe à 80 %, selon Statistique Canada (2021). Cela m’amène à aborder le salaire des fonctionnaires. Dans les derniers mois, le taux de chômage a grimpé et la croissance du PIB a ralenti. Pourtant, les salaires ont continué d’augmenter. Cette curieuse situation a amené Desjardins à scruter les données du mois de mai pour comprendre ce qui se passe.

Conclusion : « le secteur public contribue de façon démesurée à la croissance des salaires », écrit Randall Bartlett, directeur principal, économie canadienne de la coopérative⁠2.

En gros, les salaires horaires « déjà élevés » dans le secteur public ont « considérablement augmenté » à l’issue des récentes négociations avec les syndicats et les embauches connaissent « une progression importante ». Par ailleurs, la rémunération des fonctionnaires « se démarque particulièrement » lorsqu’on la compare à celle offerte par les autres ordres de gouvernement et le secteur privé.

Voilà une autre raison d’envier les fonctionnaires qui risque de susciter des débats.

1. Lisez la revue de littérature de l’Observatoire de la retraite 2. Lisez l’étude de Desjardins