Quand un centre commercial disparaît, ce n’est pas seulement une affaire de briques démolies par des pelles hydrauliques. Alors quand j’ai appris que la Place Versailles serait remplacée par des logements, j’ai eu une pensée pour les entrepreneurs qui y tiennent leur petit commerce à bout de bras et pour ceux qui y tissent des liens autour d’un café.

On dit centre commercial, mais c’est aussi un centre social.

Des personnes âgées s’y donnent rendez-vous le matin, des ados y magasinent en groupe, des enfants y rencontrent le père Noël. Et à la vue des petits animaux de la ferme, à Pâques, tout le monde vit un moment d’attendrissement.

Depuis 1963, la Place Versailles a été tout cela à la fois.

Il est maintenant question d’en détruire le tiers à moyen terme pour y ériger des immeubles résidentiels. La portion sacrifiée sera celle en briques rouges qui a déjà abrité La Baie. On y trouve aujourd’hui les noms Winners, Sports Experts, Dollarama et McDonald’s, notamment. Ils pourraient être relocalisés. Le stationnement autour accueillera aussi des tours. Après cette première phase, l’idée est de détruire complètement le bâtiment actuel.

En pleine crise de l’habitation, difficile d’être contre ce projet de densification, d’autant plus que le nouveau quartier sera situé à deux pas de la station de métro Radisson et qu’il comprendra trois parcs.

C’est sans compter qu’au fil des décennies, la Place Versailles a manqué d’amour. L’endroit a perdu de son lustre, et certains coins sont rendus assez déprimants. Les grands noms de la mode préfèrent bien sûr les Galeries d’Anjou, rénovées avec goût, à 1,4 kilomètre de là. Le premier centre commercial couvert de Montréal a réussi à conserver des chaînes connues qui attirent les clients comme Canadian Tire, Maxi, Globo, Garage, Pharmaprix, La Cage – Brasserie sportive et Ardène.

Mais la liste des commerces est surtout composée de noms qui ne vous diront rien à moins que vous soyez un habitué des lieux : Magal, Sno, Toi-Émoi, Tapage, Rainbow, Marina, Ébène Mode, Pegada, Chemin de Moda, Lotti, Marina, Mon Cado, Literie Empire, Ornat, Ongles Harmony, Ongles B & J, Ongles Spa M.K.… La liste est longue. La Place Versailles compte 225 commerces. Ce n’est pas tellement moins que le Carrefour Laval.

Pour le moment, les propriétaires de ces petites boutiques indépendantes sont chanceux. À quelques exceptions près, ils ne seront pas touchés par la première phase de démolition qui doit commencer dans « deux ou trois ans ».

Ça risque d’être très long, peut-être 15 ans, peut-être 20 ans, mais le jour viendra où tout ce qu’on connaît de la Place Versailles sera réduit en amas de matériaux. Ce jour-là, les entrepreneurs qui vivent de leur commerce risquent de perdre leur gagne-pain. Et au même moment, nous assisterons à la fin d’une époque.

PHOTO ALAIN ROBERGE, LA PRESSE

La première portion sacrifiée sera celle en briques rouges qui a déjà abrité La Baie.

Dans les grandes villes, il ne reste plus beaucoup de centres commerciaux accessibles à ce genre de magasins familiaux qu’on surnomme Mom-and-Pop. À la Place Versailles, il y a encore moyen de bénéficier d’une précieuse souplesse en ne signant pas de bail à long terme. Ainsi, un bon nombre de boutiques paient leur loyer de mois en mois, parfois en fonction de leurs ventes, sans engagement. C’est une aubaine par rapport à ce qui est exigé aux Galeries d’Anjou, par exemple, où le loyer est environ cinq fois plus cher.

Même si elle n’est pas un centre commercial très performant, la Place Versailles attire assez de clients pour faire vivre des boutiques qui ne survivraient pas en ayant pignon sur rue. C’est particulièrement vrai dans le secteur de la mode. Certains noms réussissent à tenir bon dans des rues achalandées comme Saint-Denis ou Saint-Laurent, mais autour de la Place Versailles, le taux de succès serait anémique.

Aujourd’hui, la mode est regroupée dans ces grands centres commerciaux qui attirent les clients d’un vaste territoire et que seules les chaînes réputées peuvent se payer. On se retrouve donc avec les mêmes enseignes partout.

Cette propriétaire de boutique capable de vous dire illico quelle robe (et quelle taille) vous ira comme un gant est en voie de disparition, hélas. Et quand cette femme met la clé sous la porte faute de locaux accessibles, les entreprises qui dessinent, fabriquent ou importent des collections différentes se fragilisent. Espérons donc que le nouveau quartier pourra accueillir ces commerces locaux qui contribuent à la diversité de l’offre.

PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, LA PRESSE

La Place Versailles compte 225 commerces. Ce n’est pas tellement moins que le Carrefour Laval.

Il ne faut surtout pas oublier tous ceux qui se rendent à la Place Versailles pour socialiser. On les voit la semaine, assis sur les bancs, en petits groupes. Beaucoup ont les cheveux gris, d’autres se déplacent en fauteuil roulant. Ils refont le monde à leur manière. Et ce lieu est important pour eux, pour leur bien-être. Par le fait même, il est important pour la communauté.

C’est le rôle de la galerie marchande qu’on a tendance à oublier.

D’ailleurs, celui qui a dessiné le premier centre commercial couvert des États-Unis, l’architecte autrichien Victor Gruen, voulait créer une vie communautaire dans les banlieues avec son concept innovant dans les années 1950, inspiré des centres-villes européens. Il y voyait des services médicaux, des écoles, des espaces verts, des restaurants, des logements. Au bout du compte, il est retourné vivre de l’autre côté de l’Atlantique et a rejeté la paternité des gigantesques malls américains, déçu par la tangente consumériste qu’ils avaient prise.

Ironie suprême : que retrouvera-t-on dans le nouveau quartier qui remplacera la Place Versailles ? Des parcs, une école, des commerces, des services de proximité, des restaurants. Tout pour créer une vie de quartier, comme dans l’imaginaire de Victor Gruen, il y a 70 ans.

Consultez un article sur la vie et la vision de Victor Gruen (en anglais)