Les aînés le répètent : ils préfèrent vieillir à domicile et y recevoir leurs soins. L’expansion de ces soins à domicile vient toutefois avec une imposante facture pour l’État. Que faire ?

Bonne nouvelle, une équipe de chercheurs chevronnés a fait d’intéressants constats sur la question. Et elle a découvert que le Québec pourrait quadrupler le soutien à domicile aux aînés dans le besoin pour une facture publique qui, d’ici quelques années, s’annonce équivalente à la projection du statu quo actuel.

L’étude publiée lundi a été réalisée par l’équipe de Pierre-Carl Michaud, de HEC Montréal, avec le DRéjean Hébert⁠1. Elle a le grand avantage de s’être basée sur une série de données fines qui permettent de bien chiffrer les coûts et les avantages directs des différentes options.

Les chercheurs sont partis d’un constat inéluctable : avec le vieillissement important de la population, il faudra doubler le nombre de places dans les CHSLD ou les maisons des aînés (de 38 000 à 75 700) d’ici 2040, soit dans une quinzaine d’années. Sans ce doublement, on se dirige vers des problèmes sociaux majeurs.

Or, les places dans de tels établissements coûtent si cher à l’État (jusqu’à 153 000 $ par année) qu’il serait plus rentable d’en restreindre l’accès en incitant les aînés à rester à la maison grâce à des soins largement bonifiés.

Par soins, on entend ceux qui sont exigés pour les activités quotidiennes et domestiques (se nourrir, se laver, gérer son budget, etc.), de même que les soins infirmiers.

Pour y arriver, d’importants changements seraient nécessaires. D’abord, les places en CHSLD et en maison des aînés seraient strictement réservées aux seuls cas très lourds (cotés 10 ou plus sur l’échelle de 14 du modèle Iso-SMAF). Il s’agit souvent de personnes atteintes d’alzheimer avancé⁠2.

En revanche, les aînés à domicile en perte d’autonomie significative verraient multiplier par quatre les soins prodigués à la maison, ce qui éviterait de les transférer en institution. Par exemple, le nombre d’heures de services financés par l’État passerait d’une moyenne de 2 heures 25 minutes par semaine actuellement à 9 heures 40 minutes. Et ce serait 21 heures 30 minutes pour certains cas lourds.

Avec leur modèle, les chercheurs ont voulu déployer une offre de services différente de celle du modèle actuel mais avec le même budget, essentiellement.

Dans le cas du statu quo, la facture de l’État passerait de 7,3 milliards aujourd’hui à 16,2 milliards en 2040 (dollars constants de 2023). Compte tenu du vieillissement, le statu quo implique un bond de 99 % des places en CHSLD (donc le double). Les soins à domicile seraient plafonnés au niveau actuel, comblant 11 % des besoins.

Avec leur proposition, le système ne coûterait guère moins (15,7 milliards), mais il rendrait service à une part bien plus importance de la population.

Ainsi, au lieu de combler 11 % des besoins de soutien à domicile, cette proportion financée par l’État passerait à 40 %. Et le volume global de services passerait de 11,7 millions d’heures à 90,6 millions d’heures par année.

Quant au nombre de places en CHSLD et autres, il ne grimperait plus de 99 %, mais de 33 % d’ici 2040.

Les chercheurs posent deux autres hypothèses à la réussite de leur proposition. D’abord, ils augmenteraient de 30 % la contribution des usagers en CHSLD ou en ressources intermédiaires. L’actuelle contribution est la plus faible au Canada et elle ne tient pas compte du coût d’hébergement.

Autre hypothèse : une grande part des nouveaux soins à domicile serait confiée moitié-moitié au milieu communautaire et au secteur privé – comme on le voit ailleurs dans le monde – plutôt qu’au seul secteur public.

Cette migration permettrait de rendre de meilleurs services à meilleur coût, jugent-ils. Déjà, le Québec compte une centaine d’entreprises d’économie sociale en aide à domicile (EESAD), qui sont très actives. Le projet suppose de multiplier par six l’importance qu’elles auraient dans 15 ans par rapport à la projection du statu quo (elles passeraient de 5600 à 32 000 employés équivalent temps complet).

2,8 milliards par année

Pour réussir un tel changement, les auteurs proposent de hausser rapidement le budget de soins à domicile. Chaque année, Québec devrait ajouter pour l’équivalent de 400 millions de nouveaux soins à domicile, pour atteindre 2,8 milliards dans sept ans.

Ces fonds seraient financés par la réduction relative du nombre de places attendues en institution, ce qui implique, essentiellement, de réduire fortement le développement des maisons des aînés et d’en rationaliser les coûts.

« Le Québec n’a pas les moyens financiers, la main-d’œuvre, ni les ressources pour construire et exploiter des centres d’hébergement qui répondraient aux besoins d’une population vieillissante, qui de surcroît préfère majoritairement recevoir des soins à domicile lorsque cela est possible. Des décisions éclairées par des données probantes s’imposent à nos dirigeants », écrivent les auteurs.

Certains pourraient dire que l’économie ne serait pas aussi importante, sachant qu’actuellement, ce sont de proches aidants qui assurent ces soins à domicile, bien souvent, plutôt que l’État.

Pierre-Carl Michaud réplique, d’une part, que le temps des proches passé pour ces soins réduit celui pour leur travail rémunéré, dont notre économie a grand besoin. Et, d’autre part, qu’il reste une part de 60 % des soins qui ne sera pas assurée par l’État (au lieu des 90 % actuels), et qui devra l’être par d’autres sources.

L’idée mérite qu’on y réfléchisse sérieusement. Espérons qu’elle fasse son chemin dans l’esprit de la ministre responsable des Aînés, Sonia Bélanger, et du premier ministre François Legault.

1. Consultez le document « Horizon 2040 : des mesures concrètes pour un virage vers le soutien à domicile »

2. SMAF est l’acronyme pour Système de mesure de l’autonomie fonctionnelle. L’échelle Iso-SMAF classifie les groupes en 14 profils selon leurs caractéristiques. Les profils d’un même groupe requièrent des services similaires à des coûts similaires selon le milieu de vie considéré.