Pratique, rapide et simple, le virement Interac s’est imposé comme mode de paiement entre les personnes. Mais une fonction méconnue peut être utilisée par des fraudeurs pour piger dans votre compte de banque. C’est arrivé à un couple qui a perdu 2500 $. La banque refuse de le rembourser.

Publié le 4 mai

Christian et Marie-Andrée étaient contents d’avoir trouvé un acheteur pour leur voiture mise en vente sur des plateformes en ligne. Au bout du fil, le jeune homme, qui disait s’appeler Louis-Philippe, semblait sérieux. Sérieux au point d’offrir le versement d’un dépôt par Interac de 2500 $ pour réserver le véhicule jusqu’à ce qu’il puisse le récupérer.

Pourquoi se méfier ?

Tout en parlant, Louis-Philippe s’exécute. Le courriel d’Interac rentre. Il est en anglais. Marie-Andrée y voit quelques noms d’institutions financières, mais pas la sienne. Puisque le logo de la TD s’y trouve, et qu’il s’agit de la banque de son conjoint, elle lui transfère le courriel pour qu’il accepte les fonds.

C’est tout simplement écrit : Louis-Philippe « sent you a request for $2500 (CAD) ». Christian accepte sans trop porter attention au message et vérifie illico que la somme est bel et bien déposée dans son compte.

Surprise, les 2500 $ ont plutôt été retirés !

« Ça m’a pris une minute pour réaliser que quelque chose ne fonctionnait pas », me raconte Christian. Il saute sur son téléphone et compose le numéro de la TD pendant que sa conjointe annonce à l’acheteur de sa voiture qu’il a fait une erreur. « Il m’a répondu que ça ne se pouvait pas. Au début, j’étais polie, je lui ai demandé d’annuler ça », relate Marie-Andrée.

Christian martèle qu’il a affaire à un fraudeur. Il souhaite que le transfert d’argent soit annulé. « On m’a dit d’attendre pour voir si le présumé acheteur allait retourner les fonds. On m’a également dit que, si ce n’était pas le cas, je pourrais rappeler et que la banque allait pouvoir faire quelque chose. »

Pendant que la TD refusait net de bloquer la transaction, le prétendu acheteur s’est mis à rire avant de raccrocher au nez de son interlocutrice.

La fonction « Demander des fonds » d’Interac existe depuis 2017. Mais elle demeure méconnue. Si tout le monde peut recevoir une demande de retrait de fonds, seuls les clients de ces grandes banques canadiennes peuvent procéder à une ponction dans le compte d’autrui : Scotia, Royale, CIBC, TD et BMO. Les membres de Desjardins n’y ont pas davantage accès que ceux de la Banque Nationale et de la Laurentienne.

Comment se fait-il que cette fonction ne soit pas accessible à tous ? Interac m’a répondu que chaque banque fait ses propres choix. Quant à la fraude qu’elle peut susciter, Interac n’avait pas grand-chose à me dire sur le sujet. L’entreprise recommande d’être « vigilant » et encourage les personnes qui reçoivent un transfert ou une demande d’argent « à lire attentivement le message avant d’y donner suite et à se fier à leur instinct ».

Christian et Marie-Andrée reconnaissent qu’ils auraient pu lire plus scrupuleusement le message. Mais il était en anglais, et pas très clair, clament-ils. C’est bien vrai que le choix des mots pourrait être plus précis. Les conséquences financières d’une tournure de phrase pouvant porter à confusion sont importantes.

  • Message d’Interac transmis par courriel pour les demandes de retrait de fonds en anglais

    CAPTURE D’ÉCRAN LA PRESSE

    Message d’Interac transmis par courriel pour les demandes de retrait de fonds en anglais

  • Message d’Interac transmis par courriel pour les demandes de retrait de fonds en anglais

    CAPTURE D’ÉCRAN LA PRESSE

    Message d’Interac transmis par courriel pour les demandes de retrait de fonds en anglais

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J’ai transmis le message reçu à un anglophone pour voir ce qu’il en pensait.

« Qui envoie de l’argent à qui, d’après toi ?

— C’est ce que je me demandais ! On dirait que Marie-Andrée reçoit une facture, mais avec une note indiquant que c’est un paiement. Ça ne fait pas de sens. »

Puisque Christian est client de la TD, je lui ai demandé de venir piger 1 $ dans mon compte de banque. « Christian vous a envoyé une demande de 1,00 $ (CAD) ». Pas une demande de retrait. Pas une demande de paiement. Juste… une demande.

Quand on accepte des virements Interac depuis une décennie et qu’on ne sait pas qu’il est techniquement possible qu’un individu pige dans notre compte de banque, il est normal que notre « instinct », pour reprendre le mot d’Interac, ne déclenche pas d’alarme.

Comme les banques offrent une garantie contre les fraudes, Christian a entrepris des démarches auprès de la TD pour se faire rembourser ses 2500 $. Le Bureau principal d’examen des plaintes a refusé pour deux raisons : le client confirme avoir effectué la transaction et la banque n’a pas commis d’erreur.

Après l’envoi de six lettres à divers niveaux de la hiérarchie, le couple doit maintenant se tourner vers le Bureau de l’Ombudsman des services bancaires (ADRBO), un organisme qui examine les plaintes des clients de certaines banques en dernier recours.

PHOTO OLIVIER JEAN, ARCHIVES LA PRESSE

La Banque TD est l’une des trois grandes banques canadiennes (sur sept) qui offrent la fonction « demande de fonds » d’Interac.

« Je veux faire l’exercice jusqu’au bout. Je le fais par principe. Les banques font des milliards en profits », dit-il. « Imaginez que ça arrive à une personne âgée. Ça n’a pas d’allure que ce soit permis de demander des fonds », ajoute son amoureuse.

Le couple a aussi porté plainte à la police, qui a reçu une dizaine de plaintes en quatre ans pour des dossiers similaires, et contacté le Centre antifraude du Canada. C’est ainsi qu’il a appris que la TD disposait d’un certain temps pour bloquer la transaction. Depuis, il se demande pourquoi elle n’a pas agi sur le coup.

La Banque TD confirme qu’une « demande de fonds » peut être annulée « si la transaction est en attente ». Toutefois, « si le destinataire a activé l’option de dépôt automatique sur son compte, l’argent sera déposé directement et ne pourra pas être récupéré », écrit la porte-parole Caroline Phémius.

Voilà qui est pratique, rapide et simple… pour les fraudeurs.