Je fais l’épicerie depuis trois décennies. Ça équivaut à 1560 déplacements hebdomadaires. À ces tournées qui se terminent par un panier rempli s’ajoutent les visites complémentaires pour acheter un produit précis ou profiter d’une super aubaine. Si ça se trouve, j’en suis à 5000 épiceries, 5000 moments de plaisir, de détente aussi.

Publié le 18 février

Même en voyage, je n’ai pas souvenir d’avoir déjà passé une semaine sans mettre les pieds dans un supermarché pour y découvrir les saveurs locales.

Mais voilà que ça change. Le bonheur de me retrouver parmi un vaste choix de fruits et de légumes colorés et de découvrir de nouveaux produits s’effrite.

Depuis quelques mois, les ruptures de stock sont plus fréquentes, surtout pour les produits en solde. Certains aliments ou formats sont carrément devenus introuvables. C’est sans compter les hausses de prix qui me font parfois sursauter. Avez-vous vu le prix du combustible à fondue ? Tout cela force le recours aux substitutions, parfois à une tournée chronophage des supermarchés.

Évidemment, on n’est pas à Cuba, où la situation est mille fois pire, où l’on doit se contenter de l’unique parfum de yogourt disponible. Remplacer ses habituels Rice Krispies par des Cheerios est loin d’être un drame. Manger du brocoli plutôt que des haricots est un inconvénient dérisoire dans le grand ordre des choses. J’en suis consciente et vous aussi.

Mais en lisant vos nombreux commentaires à la suite de ma chronique sur les répercussions de l’inflation dans les supermarchés en Europe⁠1, j’ai compris que je n’étais pas la seule à pousser mon chariot sans grand enthousiasme. Et à soupirer dans les allées parce qu’un truc sur ma liste est encore indisponible.

« Faire l’épicerie est devenu pour moi […] une expérience presque traumatisante. Je fais vraiment un travail avec les circulaires pour trouver ce qui est encore achetable et je dois bannir plusieurs produits qui ne sont pas de première nécessité depuis quelque temps. Présentement, ce sont les fruits, légumes, produits laitiers et viande que je dois enlever de mon panier. Je suis devenue une errante qui va d’une étagère à l’autre cherchant quoi mettre dans mon panier sans me ruiner et je ne suis pas la seule », m’écrit Louise Tremblay.

« Je suis découragée et anxieuse de faire mon épicerie, renchérit Isabelle Roy. Je n’arrive plus à la faire avec le même budget. Avant, je ne regardais pas vraiment les prix. Là, je dois faire trois épiceries pour aller chercher les spéciaux. »

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La disparition mystérieuse de certains aliments – comme la fécule de maïs – vous irrite, tandis que la flambée des prix vous inquiète considérablement et que la « réduflation » vous fâche. Ce néologisme fait référence à une stratégie bien connue : diminuer la quantité d’aliments dans un emballage afin de contenir la hausse du prix de détail.

« Les gâteaux Vachon n’ont pas baissé de prix, mais il est bien facile de constater que leur format, lui, a diminué, m’indique Rollande Leblanc. Preuve à l’appui, la boîte n’entrait pas dans mes armoires avant et maintenant, oui. »

Un autre lecteur, Gaston Paquet, s’interroge sur les réelles causes de la flambée des prix.

« Je me suis rendu dans un magasin de produits en vrac pour m’acheter des noix du Brésil, que je payais un peu plus de 26 $ le kilo en novembre dernier. J’ai failli m’évanouir lorsque j’ai vu le prix actuel, 60 $ le kilo. Je ne crois pas une seule seconde que les difficultés d’approvisionnement, les hausses de salaire et les prix de transport justifient une telle augmentation. Et le pire, c’est qu’on ne peut se passer de nourriture : la demande de grille-pain pourrait bientôt exploser, de plus en plus de gens mangeant des toasts au lieu d’un steak ! »

De fait, bien des ménages ont commencé à changer leurs habitudes alimentaires, non sans une certaine difficulté.

« Depuis les 12 derniers mois, nous avons vu notre facture d’épicerie augmenter de façon désagréable pour une famille de quatre personnes, dont deux jeunes adultes au cégep, écrit Paul Lachance. Nous avons adapté le menu avec moins de viande au grand désagrément des deux hommes de la maison. Nous avons inclus un repas de légumineuses par semaine [et] un repas de tofu. Ça va, mais c’est pas un délice gastronomique. »

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Mercredi, Statistique Canada nous précisait que le prix des aliments avait bondi de 6,5 % en décembre. Un chiffre qui n’a surpris personne, j’imagine. Vous l’aviez déjà constaté. « J’ai acheté une fesse de jambon pour la période des Fêtes, à 40 $, en faisant la blague que j’avais hypothéqué la maison… Je ne me souvenais pas de ce prix si élevé. Et Costco, à Noël, avait des rôtis de bœuf Wagyu frais à 200 $ », s’étonne Louise Andrée Héroux.

Les retraités dont les revenus n’augmentent pas s’inquiètent particulièrement de la hausse des prix. Et beaucoup ont une pensée bienveillante pour les parents ayant des adolescents, pour les ménages à faibles revenus, aussi.

En plus de modifier les menus et de cuisiner davantage, certains, comme André Parent, s’adonnent à de nouvelles lectures. « Cette semaine, après l’évaluation de mes coûts exorbitants d’épicerie des quelques derniers mois, j’ai pris la résolution de ne plus laisser traîner le Publisac à la porte. Sans me priver à l’extrême, de substantielles économies sont à ma portée. » D’autres privilégient les applications qui permettent d’acheter au rabais des aliments dont la date de péremption est rapprochée, réduisent leur consommation de produits transformés ou s’organisent pour limiter le gaspillage.

C’est sans doute l’un des rares côtés positifs de la situation actuelle : les consommateurs adoptent de bonnes habitudes, tant pour leur santé que pour l’environnement et leurs finances personnelles.

1. Lisez le texte « Quand l’inflation fait disparaître le Nutella et les Lay’s »