La pénurie de main-d’œuvre fait la manchette depuis des mois maintenant, mais pour certaines catégories de métiers, elle traduit une réalité bien antérieure à la crise actuelle. S’il manque aujourd’hui des commis d’épicerie, de boulangerie, de quincaillerie ou de restaurant, cela fait des années que les entreprises du secteur manufacturier peinent à recruter des assembleurs-soudeurs, une denrée rare, mais pourtant essentielle à leur survie même.

Publié le 11 déc. 2021

Chaque fois que je visite une entreprise implantée dans un parc industriel, que ce soit à Laval, dans le Bas-du-Fleuve, sur la Côte-Nord ou en Beauce, je suis toujours frappé par le nombre d’entreprises manufacturières qui affichent sur d’énormes panneaux réclame leur besoin criant de main-d’œuvre et plus précisément de soudeurs.

C’est un phénomène qui ne date pas d’hier. Cela fait plus de 10 ans que le secteur manufacturier québécois manque de cette main-d’œuvre spécialisée ce qui force beaucoup d’entreprises du secteur à utiliser le programme de travailleurs étrangers temporaires pour combler une fraction des postes qui sont disponibles, mais qui ne trouvent pas preneur.

Ç’a été le cas notamment du Groupe ADF (Au Dragon Forgé) de Terrebonne, qui est spécialisé dans la conception, la fabrication et l’installation de superstructures en acier comportant un haut niveau de complexité architecturale.

C’est ADF qui a fabriqué l’antenne d’acier de 450 pieds qui trône au sommet de la tour 1 du World Trade Center de New York tout comme la structure en acier du Centre Vidéotron à Québec ou une partie du palier central du nouveau pont Samuel-De Champlain.

Il y a une quinzaine d’années, ADF a fait venir d’Allemagne une trentaine de soudeurs – et leur famille – pour répondre à ses besoins que la main-d’œuvre locale n’arrivait pas à combler.

« Il n’en reste plus un. Quand tu viens travailler au Québec à l’âge de 40 ans, tu ne veux pas nécessairement t’établir, tu veux revenir chez toi. C’est ce qui s’est produit », constate Jean Paschini, le PDG de Groupe ADF.

Depuis que la pénurie de main-d’œuvre a pris de l’ampleur pour devenir la crise que l’on connaît aujourd’hui, tous les spécialistes ne cessent de le dire et de le répéter : l’automatisation est la planche de salut pour libérer les entreprises d’une partie de ce fléau accablant, et c’est exactement ce qu’a entrepris de faire le Groupe ADF.

L’entreprise, qui a dévoilé cette semaine les résultats financiers de son troisième trimestre, affiche un carnet de commandes en forte progression, comme en témoignent ses revenus de 110 millions contre 47 millions l’an dernier.

Pour répondre à la demande croissante aux États-Unis, qui sera stimulée au cours des cinq prochaines années par le programme d’investissements en infrastructures du président Biden, ADF a décidé de donner un grand coup en robotisant une chaîne de montage entière de soudure de structures d’acier géantes.

La plus grande au monde

« On a décidé de changer de stratégie. On investit 30 millions pour robotiser une de nos quatre chaînes de montage de notre usine de Terrebonne. On réalise une première mondiale, ce sera la plus grande ligne automatisée au monde », raconte Jean Paschini.

Groupe ADF a fait appel à un groupe autrichien pour réaliser cette première technologique. La ligne de production de 65 pieds de large sur 300 pieds de long sera équipée de quatre robots qui vont réaliser l’assemblage et la soudure de structures d’acier complexes.

La technologie existe, mais le fabricant autrichien n’a jamais robotisé une ligne de cette ampleur. On commence l’installation en janvier et l’entrée en service est prévue en avril. C’est un investissement majeur, mais qui va être profitable.

Jean Paschini, PDG de Groupe ADF

L’entrée en service de cette chaîne de montage automatisée permettra de produire 45 000 tonnes d’acier par année, ce qui représente la production réalisée par 100 soudeurs-assembleurs par année.

« Notre ligne robotisée va fabriquer en 50 minutes ce qui prendrait 7 heures à nos équipes de soudeurs. Malgré ces gains de productivité, on va garder tous nos travailleurs en place et on va devoir embaucher 100 personnes additionnelles durant la prochaine année.

« On va aussi devoir faire appel à des travailleurs spécialisés en programmation et en électromécanique pour manipuler notre ligne robotisée », met en contexte l’entrepreneur.

Mais, observe-t-il, le Groupe ADF va pouvoir mieux faire face à la hausse prévue de son carnet de commandes. ADF réalise 90 % de son chiffre d’affaires aux États-Unis où le groupe dispose d’une usine au Montana qui lui permet de soumissionner sur les projets fédéraux, régis par le Buy American Act, notamment les ponts.

La prochaine étape va être de robotiser une chaîne de montage dans le Montana comme on le fait à Terrebonne pour augmenter là aussi la productivité.

Le Groupe ADF, a de nombreux projets de front aux États-Unis où il vient de terminer le nouvel aéroport de Los Angeles et travaille sur ceux de Salt Lake City et Kansas City. « On fabrique aussi l’acier pour deux bâtiments de 2,5 millions de pieds carrés pour Amazon à New York et Seattle », ajoute Jean Paschini.

« Les Jeux olympiques de 2028 s’en viennent à Los Angeles, on va être très occupés en Californie. Mais on a aussi beaucoup de travail à New York, où on a déjà fabriqué l’acier pour 15 gratte-ciel, ainsi qu’en Floride. Il y a seulement au Québec où c’est plus tranquille, mais au moins on travaille sur la construction du nouveau garage d’entretien de la STM », souligne l’entrepreneur qui n’est pas prophète dans son pays…