Être fort en mathématiques est un atout, c’est connu. Et cet atout se traduit par des salaires nettement plus élevés, au Québec comme ailleurs.

Publié le 25 juin 2021

Ce qui est moins connu, c’est que cet avantage salarial s’accroît avec le temps. Et encore, que les moins grandes compétences mathématiques acquises par une génération de femmes expliquent pourquoi elles gagnent moins que les hommes, en grande partie.

La question a été fouillée à fond dans une récente étude de trois économistes de l’Université du Québec à Montréal (UQAM).

Attendez avant de juger : les trois économistes sont des femmes, et elles sont très calées en maths. Leurs noms : Catherine Haeck, Raquel Fonseca et Marie Mélanie Fontaine (qui a terminé son doctorat en économie en 2020). Leur étude a été publiée le 2 juin 2021 par le CIRANO après révision par des pairs du CIRANO.

Les trois chercheuses ont jumelé l’évolution salariale d’une génération de travailleurs à leurs compétences en numératie. Elles ont suivi les données de chacun dans le temps. Au Canada comme au Québec. 27 000 individus. Leurs résultats statistiques sont solides1.

21 % de plus

Premier constat : les forts en maths de 35 à 54 ans gagnent 21 % de plus que les autres au Québec, en moyenne (c’est 19 % hors Québec)2. Et cet avantage salarial, bien que variable, est significatif, peu importe les caractéristiques des personnes, qu’elles soient immigrantes ou non, cols blancs ou cols bleus, hommes ou femmes.

Dit autrement, entre deux cols blancs, par exemple, celui qui est le plus fort en maths finira par gagner davantage au cours de sa carrière. Ou encore, entre deux postes d’emploi distincts, le poste qui requiert le plus de maths est mieux payé.

Attention, ce constat ne signifie pas qu’un immigrant fort en maths gagne la même chose qu’un natif d’ici avec les mêmes compétences en numératie, mais plutôt que les immigrants doués en maths bénéficient tout autant de cette compétence que les autres, toutes choses étant égales par ailleurs.

Deuxième constat : l’avantage salarial associé à la numératie s’est accru à partir des années 2000, ont constaté les chercheuses après avoir ausculté les données de revenus pour les années 1982 à 2017. « Plus le temps passe, plus l’écart entre les forts en numératie et les autres s’accroît », m’explique Catherine Haeck, professeure d’économie à l’UQAM.

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Et quel genre de matheux, plus spécifiquement, gagne 21 % de plus que la moyenne ? Chez les 35-54 ans, le résultat moyen au test PEICA en numératie a été de 270. Pour comprendre l’échelle de résultats, il faut savoir que les répondants qui ont eu 176 et moins sont très faibles et que ceux qui ont eu 376 et plus sont très forts. L’écart de 21 % du salaire s’applique à ceux qui ont eu 320 et plus à l’examen.

L’étude, en passant, a constaté que les adultes québécois ont mieux réussi l’examen en numératie que les autres Canadiens, surtout chez les moins de 35 ans. Cela corrobore en quelque sorte les meilleurs résultats des ados québécois en maths mesurés par le fameux test PISA.

Et les femmes ?

Maintenant, qu’en est-il des différences entre les hommes et les femmes à proprement parler ?

D’abord, l’étude note que le score des femmes à l’examen central de 2012 en numératie a été plus faible que celui des hommes. Par exemple, 14,2 % des hommes ont eu un score élevé ou très élevé au Québec, contre 7,1 % des femmes.

En isolant ce facteur de tous les autres, les chercheuses concluent que la différence de compétence en numératie explique 48 % de l’écart salarial entre les deux sexes. Dit autrement, la moitié des 11 % d’écart du salaire horaire moindre des femmes est expliquée par ce facteur. C’est énorme.

Essentiellement, doit-on comprendre, c’est que les compétences en numératie sont déterminantes dans les choix de carrière. Ou encore qu’une fois la carrière entamée, les forts en maths ont accès à des postes plus payants ou sont davantage sujets à des promotions.

Le reste de l’écart de 11 % (environ 6 %) pourrait être attribuable à la discrimination systémique ou à autre chose, explique Mme Haeck. Les chercheuses n’ont pu déterminer quelle part de ces 6 % restants serait expliquée par l’effet discrimination.

Cela dit, la différence hommes-femmes dans les résultats, bien qu’encore importante, est moindre chez les plus jeunes, qui sont plus nombreux à avoir eu une formation avancée que les vieux adultes, notamment chez les femmes.

« Dans ce contexte, écrivent les auteures dans l’étude, les pouvoirs publics devraient se concentrer d’une part à diminuer la proportion d’individus avec de très faibles compétences et d’autre part à combler les écarts de performances entre les hommes et les femmes responsables en partie des inégalités salariales. »

Une autre étude citée par les auteures « suggère que les interventions qui améliorent la perception qu’ont les filles de leurs capacités en mathématiques seraient efficaces pour réduire la ségrégation sexuelle dans les domaines d’éducation. Cependant, ces interventions devraient cibler les élèves bien avant qu’ils ne choisissent leur cours de la 4secondaire ».

Ce que j’en pense ? Que j’ai bien hâte de voir des données plus récentes, car la proportion de filles fortes en maths s’est accrue ces dernières années, du moins au Québec et au Canada.

Au dernier examen PISA administré aux élèves de 15 ans (2018), les filles n’étaient pas plus faibles que les garçons en maths, en moyenne, alors que c’était le cas aux examens de 2012, de 2009 et de 2003. Par contre, en 2018, les filles continuaient à être proportionnellement moins nombreuses que les garçons à réussir les niveaux élevés de complexité en mathématiques.

Pourquoi l’écart se referme entre les sexes, bien que pas totalement ? Difficile à dire. Comme il est difficile d’expliquer pourquoi les garçons sont nettement plus faibles en lecture que les filles. L’éducation y est sûrement pour beaucoup. Les parents – et la société en général – valorisent probablement moins les maths pour les filles, mais les choses ont beaucoup évolué depuis 25 ans avec l’émancipation des femmes. « On a beaucoup plus à s’inquiéter des garçons pour un paquet d’aspects liés à l’école, comme la lecture, la persévérance scolaire, la diplomation », dit Mme Haeck.

Le rattrapage des filles en mathématiques se constate dans les choix de carrière. Par exemple, la proportion de femmes diplômées en génie a atteint 21,3 % au Québec en 2020, soit un bond de 5 points de pourcentage en 10 ans.

L’objectif national de la profession est de faire passer cette proportion d’ingénieures nouvellement titulaires à 30 % en 2030, une cible déjà atteinte par Polytechnique Montréal en 2020, selon un relevé de cet établissement. En moyenne, les femmes représentent 15,3 % des ingénieurs en exercice au Québec (14 % au Canada).

Et vive les maths !

1. Les données viennent du Programme pour l’évaluation internationale des compétences des adultes (PEICA), enquête réalisée en 2012, et de l’Enquête longitudinale et internationale des adultes (ELIA). Ces données ont été couplées avec les revenus, qui vont de 1982 à 2017, soit la dernière année disponible au moment de l’étude, en 2020.

2. Elles ont notamment ciblé les 35-54 ans, ce qui exclut donc les personnes qui n’ont pas terminé leurs études ou celles qui ont pris leur retraite. La relation demeure tout de même valide pour l’ensemble des 16-64 ans.