Les assureurs canadiens « jouent avec le feu » et nagent en pleine contradiction en ce qui a trait aux changements climatiques. D’une part, ils constatent la hausse des demandes d’indemnisation de leurs clients liées aux catastrophes naturelles. Mais d’autre part, ils continuent à investir dans l’industrie des carburants fossiles et à assurer ses actifs, contribuant à réchauffer l’atmosphère.

Dans un rapport publié mercredi, le regroupement d’actionnaires Investors for Paris Compliance (I4PC) se penche sur les actifs de sept grands assureurs du Canada dans les hydrocarbures, et sur les polices qu’elles contractent avec les entreprises du secteur.

Les assureurs augmentent le coût des indemnisations, ou refusent même la couverture aux clients dans des zones où les risques d’incendie, d’inondation ou de tornade sont plus élevés, par exemple.

En parallèle, la plupart des compagnies d’assurance continuent pourtant d’investir dans les industries qui contribuent elles-mêmes à l’augmentation de ces évènements extrêmes.

« C’est un double discours », juge Kiera Taylor, analyste principale chez I4PC, qui fait pression pour que les entreprises respectent leurs engagements climatiques.

« Pendant que le modèle d’affaires dans l’assurance fait face à des menaces existentielles avec la multiplication des clients non assurables et la hausse des indemnisations, l’industrie continue d’augmenter ces risques en investissant dans les hydrocarbures et en assurant les producteurs. »

L’industrie a de toute façon trouvé des façons de faire passer les coûts au public, soit en haussant les primes d’assurance, soit en laissant le gouvernement s’occuper des clients les plus à risque, souligne le rapport.

En réponse aux critiques, le Bureau d’assurance du Canada, qui représente l’industrie, affirme que le rapport de l’I4PC « dépeint un portrait inexact de la gestion du risque climatique », écrit le porte-parole Brett Weltman. « L’industrie a accepté de se joindre à un partenariat avec le fédéral et les provinces pour mettre sur pied un programme d’assurance sans but lucratif, dès 2025. »

Desjardins sous la loupe

I4PC se penche notamment sur le cas de Desjardins, l’un des plus importants assureurs au pays.

L’organisme note que le Mouvement a toujours à son actif 299 millions de dollars en investissements dans les carburants fossiles. Et ce, alors que le Mouvement a mis un terme en février aux financements hypothécaires de propriétés situées en zones inondables, de plus en plus à risque.

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

Inondations à Baie-Saint-Paul, en mai 2023. Desjardins a cessé de financer les maisons dans certains secteurs.

« Nous évoluons dans l’économie canadienne qui est fortement exposée au secteur des énergies fossiles, répond la porte-parole de Desjardins, Chantal Corbeil. Comme investisseur auprès de sociétés dans le secteur des énergies, nous pouvons utiliser le levier d’actionnariat engagé pour contribuer à l’accélération de la transition. »

Le rapport souligne aussi que Desjardins a rapporté 1 milliard de dollars en prêts reliés aux hydrocarbures. Vérification faite dans le rapport annuel du Mouvement, ce milliard comprend aussi les investissements miniers.

I4PC a aussi des fleurs pour Desjardins. L’organisme souligne sa politique claire qui exclut tout projet de production de charbon, que ce soit comme investissement ou comme client en assurances.

La décision s’inscrit dans une tendance mondiale claire : le rapport souligne que 46 assureurs dans le monde se sont engagés à cesser ou à restreindre les couvertures d’assurance pour les projets de charbon.

Des projets polluants toujours assurés

Parmi les sept grands assureurs étudiés, la plupart continuent toutefois d’assurer des projets de production de charbon et d’hydrocarbures.

I4PC s’intéresse particulièrement à la torontoise Fairfax. L’entreprise est un « assureur majeur dans les hydrocarbures, dans les dix plus importants au monde », note son rapport. L’organisme précise que sa filiale Allied World agit comme « assureur de dernier recours » pour des projets de charbon, notamment en Asie.

Le rapport mentionne quatre contrats en Asie du Sud-Est, dont une police de 395 millions US (540 millions de dollars canadiens) pour la centrale au charbon Nghi Son au Viêtnam. « Ce projet utilise une vieille technologie, produisant des émissions de dioxyde de carbone plus élevées que la moyenne des centrales au pays. »

Au Canada, deux filiales de Fairfax, Northbridge et Crum & Foster, apparaissaient sur les certificats d’assurance de huit projets d’hydrocarbures au Canada en 2023.

I4PC insiste aussi sur le rôle que joue Fairfax dans l’assurance des projets pétroliers et gaziers au Brésil. Son rapport rappelle une enquête de l’organisation non gouvernementale Insure Our Future. En 2022, elle soulignait le rôle de l’entreprise canadienne dans l’expansion de l’exploration pétrolière en mer dans ce pays, aux côtés d’autres acteurs internationaux comme AXA et Chubb.

« Fairfax a reçu de la pression d’organisations mondiales, mais leurs investissements dans le pétrole ne sont pas connus au Canada, dit Kiera Taylor, chez I4PC. Nous espérons qu’ils feront maintenant face à une certaine pression au pays. »

Contactée par La Presse, Fairfax n’a pas rappelé pour commenter le rapport.

En réponse à nos questions, le porte-parole du Bureau d’assurance du Canada Brett Weltman affirme que la décarbonation de l’économie doit se faire « tout en maintenant une économie en santé ». « La transition doit se faire d’une façon mesurée. »

En savoir plus
  • 19,5 milliards
    Somme que les sept plus grands assureurs au Canada détenaient en actifs dans les hydrocarbures en 2023, selon l’estimation d’Investors for Paris Compliance (I4PC)
    Source : Rapport d’I4PC, Jouer avec le feu – Les assureurs canadiens et les combustibles fossiles