(Mailly-Champagne) En France, le monde du champagne, ébranlé pendant les vendanges l’an dernier par des incidents graves touchant les travailleurs saisonniers, se mobilise pour éviter de nouvelles « dérives » et protéger l’image du vin effervescent, des efforts jugés insuffisants par des syndicalistes.

Entre 100 000 et 120 000 personnes débarquent chaque année pour une dizaine de jours sur les 34 300 hectares du vignoble champenois pour cueillir le raisin à la main.

Il faut garantir leur sécurité, sous la pluie comme sous la canicule, souvent les nourrir, les loger, les transporter.

L’an dernier, cinq saisonniers sont décédés, dans un contexte de fortes chaleurs, la préfecture de la Marne (nord-est) a ordonné la fermeture d’hébergements occupés par des salariés étrangers dans des conditions jugées « insalubres » et « indignes », et deux enquêtes ont été ouvertes pour « traite d’êtres humains ».

La profession a été sonnée par ces « dérives », assure David Chatillon, co-président de Comité Champagne, qui représente 16 200 vignerons, 130 coopératives et 370 maisons de champagne.

« Il est hors de question que des comportements individuels inadmissibles menacent la sécurité des saisonniers et la réputation de toute une filière », souligne-t-il jeudi lors de la présentation d’un plan d’action.

1700 euros en 10 jours

La préparation des deux à trois semaines de vendanges est « le travail de toute une année », remarque Frédéric Gallois, directeur du vignoble et des approvisionnements de la marque Moët & Chandon, propriété du groupe LVMH.

Près du pressoir du domaine de Romont à Mailly-Champagne, entouré de petites parcelles de vigne sur les coteaux de la montagne de Reims, la prestigieuse maison a récemment construit un bâtiment pouvant accueillir 150 vendangeurs, répartis dans des chambrées de 3 à 8 lits, tous assortis d’un grand casier.  

L’entreprise met aussi à disposition une grande salle commune, des repas variés, des kinésithérapeutes et même des animateurs pour occuper les soirées.  

Dans les vignes, en cas de fortes chaleurs, le groupe est prêt à décaler les horaires.  

Faire les vendanges, « c’est une activité physique difficile », explique Frédéric Gallois. Au-delà du salaire, en moyenne 1700 euros (2500 dollars CAN) pour une dizaine de jours chez Moët & Chandon, « il faut se montrer attractif », dit-il.

La maison accueille au total 4300 vendangeurs, dont 2300 par l'intermédiaire des prestataires.  

« On leur impose les mêmes règles que les nôtres », affirme Frédéric Gallois.

Le secrétaire général de l’intersyndicat du Champagne, José Blanco, salue ces initiatives. Selon lui, Moët & Chandon « a pris conscience très tôt de l’impact que peut avoir un mauvais accueil des saisonniers sur l’image du champagne ».  

Une délégation des pays nordiques est ainsi venue en avril pour s’assurer que la filière respectait les droits des travailleurs.

« Malheureusement, ce n’est pas le cas d’autres maisons et vignerons », ajoute-t-il, dénonçant surtout le recours croissant à des prestataires.  

Bonnes intentions sans sanction

Selon le comité Champagne, un millier d’entreprises de prestation recrutent désormais la moitié des vendangeurs.

Le comité les a poussées à se regrouper en syndicat, pour avoir un interlocuteur, et a créé une plateforme où elles peuvent évaluer leurs pratiques, que les donneurs d’ordre peuvent consulter.

Pour José Blanco, ces bonnes intentions ne régleront pas les problèmes « tant que les donneurs d’ordre ne sont pas tenus responsables » des actions de leurs prestataires.  

La profession pourrait décider d’un cahier des charges sur l’accueil des saisonniers, interdisant par exemple tout hébergement en tente, dit-il. Et si un vigneron ne le respecte pas, sa vendange pourrait ne pas bénéficier de l’appellation.

Le comité Champagne « n’a pas de pouvoir de sanction », rétorque David Chatillon, soulignant avoir demandé plus de contrôles aux gendarmes et à l’inspection du travail et avoir prévu une cellule de suivi quotidien avec les autorités pendant les vendanges.

« On a tous été abasourdis » par les incidents de 2023, assure Marie-Pierre Charpentier, présidente du Groupe des jeunes vignerons de la Champagne.  

Sur l’exploitation familiale de Villers-sous-Châtillon (Marne), ils embauchent directement 40 à 60 personnes pour les vendanges.

« On ne peut pas prévoir si quelqu’un fera un accident cardio-vasculaire à cause de la chaleur », dit-elle. « Mais le but est de leur offrir les meilleures conditions possibles. »

Des guides recensant obligations et bonnes pratiques sont remis chaque année aux vignerons.

« La filière a fait le job », estime-t-elle. « Celui qui ne voit pas ces consignes, c’est qu’il ne veut pas. »