Le Québec a connu depuis un an sa plus forte augmentation de population depuis que les statistiques existent. À Montréal, la croissance a été fulgurante et la plupart des régions ont vu leur population augmenter. Un vrai cadeau pour les entreprises en manque de main-d’œuvre ? Oui et non. L’afflux de cette main-d’œuvre non qualifiée facilite la vie de nombre d’entreprises, mais elle ne fait rien pour augmenter la productivité.

Il y a des signes qui ne trompent pas. Le nombre d’ouvertures de restaurants est en hausse, après l’hécatombe qui a suivi la pandémie.

« La situation de l’emploi est moins tendue, reconnaît le porte-parole de l’association des restaurateurs, Martin Vézina. Le nombre d’ouvertures est sur le point de dépasser le nombre de fermetures.

« Ce qui a changé, c’est que les restaurateurs ont maintenant le choix quand vient le temps d’embaucher, ce qu’on n’avait pas vu depuis trois ans. Avant, avoir deux bras et deux jambes suffisait pour se trouver un emploi dans la restauration. »

Après une hausse de 153 000  personnes en 2022, la population du Québec a augmenté de 218 000 personnes en 2023. La grande majorité sont des résidents non permanents, c’est-à-dire des travailleurs temporaires, des étudiants étrangers et des demandeurs d’asile.

Ces nouveaux arrivants ont pourvu en grande partie les postes vacants dans le milieu de l’hébergement et de la restauration, là où les besoins étaient les plus criants. Le nombre de postes vacants a diminué de 27 % entre 2022 et 2023, une baisse qui s’explique aussi par le ralentissement économique et la réduction des heures d’ouverture dans plusieurs établissements.

La détente du marché de l’emploi est particulièrement remarquable à Montréal, qui a reçu presque la moitié des nouveaux arrivants.

Dans les régions, qui ont toutes vu leur population augmenter, des problèmes de recrutement persistent.

Le bouton de panique

C’est le cas dans la région de Chaudière-Appalaches, où une cinquantaine d’entreprises avaient lancé l’alerte en 2021 et plaidé dans une lettre ouverte la nécessité d’obtenir plus de travailleurs temporaires afin de pouvoir rester en affaires.

Depuis, la population de la région a augmenté de 1,6 % et le nombre de postes vacants a diminué de 34 %.

Rémi Breton, président du Groupe Ferti, était un signataire de la lettre ouverte. A-t-il vu une amélioration ? « Du tout », s’empresse-t-il de répondre.

Son entreprise, qui se spécialise dans l’entretien paysager, est occupée à l’année, mais elle compte sur des travailleurs étrangers pour répondre à la demande accrue en été. Cette année, les travailleurs mexicains que le Groupe Ferti attendait ont été retardés par la décision du gouvernement fédéral d’imposer des visas aux ressortissants mexicains.

PHOTO OLIVIER JEAN, ARCHIVES LA PRESSE

Les travailleurs mexicains que le Groupe Ferti attendait ont été retardés cette année par la décision du gouvernement fédéral d’imposer des visas aux ressortissants du Mexique.

Rémi Breton a eu la frousse, mais les Mexicains ont fini par arriver. « Mon bouton de panique s’est quand même éteint », dit Rémi Breton.

Le Groupe Ferti est freiné dans son expansion par le manque de main-d’œuvre, selon son président. « Ça fait quatre ans que mon entreprise stagne », affirme-t-il.

La fermeture de l’usine d’Olymel de Vallée-Jonction, qui employait 1200 personnes, a donné un peu d’air aux autres entreprises de la région. « Ça nous a donné un sacré coup de main », affirme même Rémi Breton.

À 2,9 %, le taux de chômage régional est encore très bas, comparativement à 5,1 % pour le Québec, tempère la directrice générale de la Chambre de commerce et d’industrie de la Nouvelle-Beauce. « Le recrutement reste difficile, surtout pour les postes spécialisés », dit-elle.

L’économie au ralenti

Le ralentissement économique a aussi contribué à diminuer les besoins de main-d’œuvre. C’est le cas au Groupe Soucy, de Drummondville, qui fabrique des chenillettes et des composants de véhicules hors route.

L’entreprise a des problèmes chroniques de recrutement depuis longtemps. Elle a même créé un poste à l’interne pour gérer ses besoins de travailleurs étrangers et les permis de travail des employés qui viennent d’aussi loin que de Madagascar ou des Philippines. Or, cette année, l’entreprise a dû mettre à pied ses travailleurs étrangers, dit Joanie Mailhot, responsable des communications et du marketing du Groupe Soucy.

Nous avons deux réalités assez différentes. On a une baisse des commandes du côté des sports motorisés, en raison de la conjoncture économique, et on manque aussi de travailleurs ».

Joanie Mailhot, responsable des communications et du marketing du Groupe Soucy

Le Groupe Soucy dessert d’autres clientèles, comme le secteur militaire, qui est moins affecté par le ralentissement économique. « On a encore des besoins criants pour des ingénieurs et des électromécaniciens. On se les arrache », précise la porte-parole de l’entreprise.

La région du Centre-du-Québec, où se trouve le siège social du Groupe Soucy, a un taux de chômage de 2,9 %, comparativement à 5,1 % pour l’ensemble du Québec. Sa population a augmenté de 2,8 % depuis un an. Il y a toujours plus de 4000 postes vacants dans la région, mais ce nombre est en baisse de 25 %.

Tant pis pour la productivité

L’afflux récent d’immigrants en âge de travailler permet de pourvoir des postes difficiles à combler, mais il empêche aussi les entreprises de s’adapter à la rareté de la main-d’œuvre en investissant pour augmenter leur productivité.

«  La croissance de l’emploi s’est concentrée dans les secteurs moins productifs, notamment l’hébergement et la restauration, constate Emna Braham, directrice générale de l’Institut du Québec. Ça tire la productivité du Québec vers le bas.»

PHOTO AMIR HAMJA, ARCHIVES THE NEW YORK TIMES

Les nouveaux arrivants ont trouvé de l’emploi dans les secteurs les moins productifs de l’économie, notamment dans le secteur de la construction.

La productivité mesure l’activité économique produite par heure travaillée. C’est le nerf de la guerre dans les économies modernes parce que la productivité permet de maintenir et d’augmenter notre niveau de vie sans créer de l’inflation. Le Canada est un des pays les moins productifs de l’OCDE et le Québec tire de l’arrière parmi les provinces canadiennes, en raison du poids plus important d’activités comme la restauration ou le commerce de détail dans son économie.

L’Institut du Québec calcule que la restauration ajoute 24 $ de valeur économique par heure travaillée, comparativement à 84 $ par heure travaillée dans le secteur de la finance et de l’assurance et à 59 $ en moyenne pour l’ensemble des industries.

Depuis la pandémie, le nombre d’heures travaillées augmente au Québec, tandis que le produit intérieur brut diminue.

La rareté de main-d’œuvre est un incitatif à se transformer et les entreprises doivent trouver des façons de faire avec moins d’employés. Si la main-d’œuvre devient plus disponible, cet incitatif disparaît et retarde ce virage nécessaire ».

Emna Braham, directrice générale de l’Institut du Québec

Les nouveaux arrivants sont surtout des travailleurs temporaires, des étudiants étrangers et des demandeurs d’asile. Cette main-d’œuvre non qualifiée a trouvé de l’emploi dans les secteurs les moins productifs de l’économie, surtout dans l’hébergement, la restauration et la construction.

Un soulagement temporaire

Pour les employeurs, qui ont poussé fort pour que le Québec accueille plus de travailleurs étrangers, l’embellie actuelle est bienvenue, mais elle risque d’être temporaire, selon Daye Diallo, directeur principal, politiques de main-d’œuvre et intelligence économique, du Conseil du patronat.

« Quand on regarde l’augmentation de la population, il y a un certain allégement du marché du travail », reconnaît-il, surtout à Montréal, qui a connu la plus forte augmentation de population.

Cette amélioration pourrait être temporaire, mentionne le porte-parole du Conseil du patronat. Il souligne l’intention du gouvernement fédéral de réduire le nombre de résidents temporaires au Canada au cours des trois prochaines années.

« L’immigration est une solution pour soutenir nos entreprises », souligne Daye Diallo. La technologie et l’augmentation de la production en sont d’autres, mais il y aura toujours un besoin de main-d’œuvre non qualifiée dans les secteurs des pêches, de l’agriculture et de l’agroalimentaire », plaide-t-il.

L’économiste de Desjardins Randall Bartlett s’attend à ce que l’éventuelle réduction du nombre de résidents temporaires se traduise par une remontée des postes vacants et une hausse des salaires.

« Certaines entreprises pourront innover pour réduire leur dépendance envers la main‑d’œuvre temporaire bon marché et abondante et augmenter leur productivité, analyse-t-il. Malheureusement, certaines entreprises ne le feront pas, ce qui posera des problèmes constants. »