(Calgary) Des désaccords sur les risques financiers liés aux projets coûteux de captage et de stockage du carbone ralentissent l’adoption de cette technologie au Canada.

Cela fait six mois que l’entreprise privée Entropy a signé un accord avec le gouvernement fédéral selon lequel Ottawa accepte de prendre en charge une grande partie des risques liés au projet de captage et de stockage du carbone proposé par l’entreprise.

Entropy a déclaré qu’elle irait de l’avant avec la deuxième phase du projet de 49 millions – situé à l’usine Glacier Phase 2 de sa société mère, Advantage Energy, en Alberta – après que les deux parties ont signé le premier accord du genre.

Cet « accord de prélèvement de carbone », ou « contrat pour la différence », a été salué par beaucoup comme un exemple de la voie à suivre si le Canada veut un déploiement significatif de captage et de stockage du carbone.

Mais six mois après l’accord, aucune autre entreprise n’a réussi à négocier une entente similaire. Pire, la majeure partie des projets de captage du carbone proposés pour le Canada n’existent encore que sur papier, et les décisions définitives sur les investissements n’ont pas encore été prises.

Le captage du carbone, aussi appelé captage, stockage et valorisation du CO2 (CCUS), porte bien son nom : le principe est de capter les émissions de gaz à effet de serre (GES) provenant des processus industriels et de les stocker en profondeur. Son déploiement est considéré comme essentiel pour la décarbonation du secteur énergétique.

Aucune valeur réelle

Tous les projets de captage du carbone ne sont pas identiques, a déclaré Mike Belenkie, président et chef de la direction d’Entropy. Leur coût peut varier considérablement en fonction de facteurs tels que l’intensité des émissions captées. Il dépend aussi de l’accès ou non du site à un stockage souterrain local ou s’il est nécessaire d’investir dans le transport par pipeline.

Pour que le captage et le stockage du carbone fonctionnent, il faut se concentrer sans relâche sur la sélection des meilleurs projets.

Mike Belenkie

Le carbone capturé n’a aucune valeur en soi en tant que produit, mais peut réduire les dépenses liées à la tarification du carbone d’une entreprise en réduisant ses émissions globales. De plus, les entreprises qui déploient le CCUS peuvent générer des crédits carbone à vendre aux grands pollueurs cherchant à compenser leurs propres émissions.

Mais pour que les projets de captage du carbone soient cohérents financièrement, les entreprises ont besoin de l’assurance qu’un futur gouvernement n’éliminera pas les crédits carbone industriels, ou que le prix des crédits carbone ne chutera pas d’ici 10 ans, ce qui annulerait le retour sur investissement attendu.

C’est là qu’entrent en jeu les contrats carbone pour la différence, ou accords de prélèvement de carbone.

Le gouvernement fédéral, par l’intermédiaire du Fonds de croissance du Canada, doté de 15 milliards, s’est engagé à conclure de tels accords avec les émetteurs qui déploient le CCUS – garantissant essentiellement que si le prix du carbone tombe en dessous d’un certain seuil à l’avenir, le fonds paiera la différence.

Le point de friction, cependant, est de savoir à quel « prix d’exercice » ces contrats seront déclenchés. L’accord avec Entropy a vu le Fonds de croissance du Canada accepter d’acheter jusqu’à 185 000 tonnes de crédits de carbone d’Entropy pour une durée de 15 ans à un prix d’exercice initial de 86,50 $ la tonne.

Si le prix courant qu’Entropy peut s’attendre à recevoir pour son carbone capturé tombe en dessous de 86,50 $, le Fonds de croissance du Canada interviendra et paiera la différence.

Même si cette assurance était suffisante pour convaincre Entropy de lancer son projet, d’autres entreprises recherchent probablement un prix d’exercice nettement plus élevé, a déclaré Michael Bernstein, chef de la direction de l’organisation à but non lucratif Clean Prosperity.

« Ce que le Fonds de croissance du Canada a tenté de faire, c’est de négocier sur mesure avec divers émetteurs, en donnant la priorité aux projets qu’ils jugent particulièrement intéressants pour les contribuables », a déclaré M. Bernstein.

« Cela signifie qu’ils pourraient être confrontés à des désaccords avec les entreprises, comme ils l’ont été, je crois, avec Capital Power sur le prix approprié pour ce projet. »

Plus tôt ce printemps, Capital Power, établie à Edmonton, a annulé son projet de captage du carbone à sa centrale électrique de Genesee, affirmant que même si le projet est techniquement viable, les aspects économiques ne fonctionnent pas.

L’Alliance Nouvelles voies, un consortium d’entreprises proposant de construire un réseau de captage et de stockage du carbone de 16,5 milliards pour les sables bitumineux de l’Alberta, n’a pas encore réussi à négocier un accord de prélèvement de carbone avec le Fonds de croissance.

Pour sa part, le gouvernement fédéral s’est engagé à développer une gamme élargie d’offres de prélèvement de carbone adaptées aux différents marchés et à leurs risques et opportunités. Il a déclaré que le Fonds de croissance du Canada – qui dispose encore de 6 milliards réservés aux contrats sur différence – étudiera la possibilité de développer des contrats prêts à l’emploi pour certaines juridictions, afin que chaque contrat n’ait pas à être négocié à partir de zéro, un par un.

Cela contribuerait grandement à éliminer l’incertitude des investisseurs, a déclaré M. Bernstein.

« Il existe différentes manières de procéder, mais la recommandation de Clean Prosperity est d’avoir un prix d’exercice standard », a-t-il dit.

Dans une déclaration envoyée par courriel, Carolyn Svonkin — attachée de presse du ministre fédéral des Ressources naturelles Jonathan Wilkinson — a déclaré que le gouvernement investit déjà plus de 90 milliards pour aider les entreprises canadiennes à se décarboner.

« Le gouvernement fédéral s’attend à ce que toutes les entreprises qui se sont engagées dans des projets CCUS mettent en œuvre ces projets aussi rapidement que l’exige la crise climatique », a déclaré Mme Svonkin.