Il y a deux semaines, le gouvernement du Québec et le gouvernement fédéral ont fait une annonce importante sur la création d’une zone d’innovation pour le secteur aéronautique dans la région de Montréal. C’est une excellente nouvelle. Toutefois, un « échange » par l’entremise des médias a porté quelque peu ombrage à cette annonce, qui soulève des questions sur la bonne compréhension des enjeux et des particularités de ce secteur par nos politiciens.

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Dans tous les pays où il y a un secteur de l’aéronautique fort, il y a toujours un acteur principal, comme un vaisseau amiral autour duquel l’industrie se structure. Pensons à Boeing aux États-Unis, à Airbus en Europe, à Embraer au Brésil, à Comac en Chine, etc. Je ne comprends pas pour quelle raison nous avons mis Boeing en avant-scène, lors de cette annonce, comme un sauveur, alors qu’il nous a fait tant mal dans le passé. Et ce, en dénigrant nos acteurs locaux, en l’occurrence notre acteur principal dans le secteur, à savoir Bombardier. On ne verra jamais les Européens traiter Airbus de la sorte ni Boeing aux États-Unis. De façon très légitime.

Bombardier a exprimé sa surprise de voir les gouvernements dérouler le tapis rouge pour l’arrivée de Boeing comme investisseur au Québec. Elle n’est pas la seule. Certains politiciens et éditorialistes ont manifesté publiquement leur désaccord. Les réserves de Bombardier concernent la pression additionnelle sur les entreprises québécoises, dans un contexte de pénurie de main-d’œuvre aéronautique, et aussi l’historique avec Boeing qui avait mis en péril le programme de la C Series et une partie importante de l’industrie québécoise et canadienne.

Le ministre de l’Innovation, des Sciences et de l’Industrie, François-Philippe Champagne, a rétorqué que Bombardier « ne représente pas nécessairement la voix de l’industrie ». Factuellement, le ministre n’a pas tort, en ce sens que l’industrie est constituée de plusieurs autres firmes. Toutefois, j’aurais les observations suivantes.

L’idée ici n’est pas de défendre Bombardier, mais il est important, dans l’intérêt général de notre secteur aéronautique, de mettre les choses en perspective. Si on ne connaît pas ces faits, on est porté à faire des choix politiques et économiques inappropriés, et à mal informer la population.

Premièrement, si l’on se fie aux chiffres qui sont publics, Bombardier représenterait environ un quart des emplois directs dans le domaine de la fabrication en aéronautique au Québec, avec ses quelque 10 000 employés au Québec. Avec ses plus de 800 fournisseurs au Québec, une partie importante des emplois dans la fabrication en aéronautique au Québec est soutenue par Bombardier ou tributaire de celle-ci. Avec son siège social au Québec, la firme génère plus de la moitié des revenus du secteur aéronautique au Québec. Par surcroît, 40 % des revenus totaux et 30 % de la contribution au PIB du secteur de la fabrication en aéronautique au Canada sont attribuables à Bombardier⁠1 !

Nous avons très peu d’acteurs d’envergure au Québec dont le centre décisionnel est situé ici. Nous devons travailler étroitement avec ces firmes qui possèdent la chaîne de valeur entière au Québec et au Canada, de la recherche et développement à la commercialisation et à la fabrication, aux livraisons et services. Si nous nous contentons d’un rôle de chaînon dans une chaîne d’approvisionnement dont le centre névralgique est ailleurs, ou de développer de la propriété intellectuelle qui sera commercialisée ailleurs, nous sommes condamnés à devenir une économie de succursale.

Deuxièmement, l’aéronautique fait effectivement face au défi de pénurie de main-d’œuvre spécialisée. Selon Aéro Montréal, le secteur aérospatial québécois devra pourvoir plus de 38 000 emplois d’ici 10 ans. L’arrivée d’un acteur aussi important, qui doit recruter dans le même bassin insuffisant de main-d’œuvre au Québec, met de la pression sur le secteur. Ne soyons pas dupes, Boeing vient au Québec aussi pour avoir accès à une expertise de haut niveau, une série d’expertises qui lui manque cruellement pour redresser cette entreprise en grande difficulté. Nous lui offrons un cadeau inestimable. Il ne faut pas oublier que Boeing profite grandement des largesses du gouvernement américain avec des dizaines de milliards de dollars d’aide de toutes sortes. Ce sera avec des poches pleines que Boeing viendra recruter ici avec des salaires déséquilibrant le secteur, concurrençant les PME qui ne pourront pas offrir les mêmes conditions que cette entreprise largement subventionnée.

Troisièmement, l’investissement de Boeing découle d’une obligation qui lui a été imposée à la suite de l’attribution du contrat de gré à gré par le gouvernement fédéral pour les avions de patrouille maritime P-8. Je l’ai mentionné dans le passé, c’est un contrat qu’on lui a donné sur un plateau d’argent. En vertu de la Politique des retombées industrielles et technologiques (RIT) du Canada, les entreprises qui se voient attribuer des contrats d’approvisionnement en matière de défense ont l’obligation de mener des activités commerciales au Canada d’une valeur qui équivaut à celle des contrats qu’ils ont obtenus. En d’autres mots, Boeing ne fait pas cet investissement de manière proactive, de gaieté de cœur. C’est une extension de la saga des P-8.

Enfin, ma dernière observation : j’ai déjà écrit au sujet de la soi-disant « clause Boeing », c’est-à-dire la politique que le gouvernement canadien avait mise en place en réaction à la contestation de Boeing aux États-Unis contre la C Series⁠2. La politique vise à déduire des points, dans le cadre des marchés publics de défense, de la note attribuée aux soumissions des entreprises qui ont porté atteinte aux intérêts économiques du Canada. Non seulement Boeing s’est vu accorder un contrat sans avoir eu à concurrencer ou perdre des points, mais on l’accueille à bras ouverts au Québec dans un contexte de pénurie de main-d’œuvre spécialisée. Qui prendra le Canada au sérieux ? Tout effet dissuasif que cette politique voulait engendrer a été anéanti.

En résumé, nous devons valoriser davantage non seulement les entreprises qui jouent un rôle dans les chaînes d’approvisionnement mondiales, mais aussi celles au Canada et au Québec qui sont les centres de gravité et les générateurs de ces chaînes par des programmes qu’ils réalisent au Canada et au Québec, comme Bombardier.

1. Consultez le site de Statistique Canada (en anglais) 2. Lisez « Le manque de fermeté du gouvernement met en péril l’industrie aéronautique »