La fintech montréalaise Timechain et trois de ses dirigeants font l’objet d’une enquête et d’ordonnances de blocage de l’Autorité des marchés financiers (AMF).

Publié le 3 juin
Richard Dufour
Richard Dufour La Presse

L’AMF a des raisons de croire que Timechain, son fondateur et actionnaire de contrôle Louis Cléroux, ainsi que Jérémie Picard et Mathieu Cocher – respectivement chef de l’exploitation et responsable du trading chez Timechain – ont effectué des placements sans prospectus de l’AMF, qu’ils n’ont pas respecté leurs engagements auprès de l’AMF et qu’ils ont donné de faux renseignements en réponse aux questions des enquêteurs.

Au moins 12 investisseurs ayant investi des sommes totalisant près de 6 millions sont impliqués dans cette affaire. L’AMF croit que les millions ont été retirés des comptes bancaires ou des comptes de cryptomonnaies identifiés par la direction de Timechain.

Le gendarme soupçonne aussi qu’une partie de l’argent des investisseurs a été utilisée pour payer des dépenses personnelles de Louis Cléroux et des frais opérationnels de Timechain plutôt que d’être utilisée dans le fonds de cryptotrading opéré par Timechain, tel que représenté aux investisseurs.

Contacté par La Presse, Louis Cléroux explique que les investisseurs en question sont des détenteurs de dette convertible.

« Je ne vois pas pourquoi j’aurais eu besoin de prospectus pour des notes convertibles à des investisseurs accrédités », dit-il en précisant que trois des investisseurs sont par ailleurs des amis « très proches » ayant dégagé des « petits montants ». « Ils ont été remboursés à 100 % », dit-il.

« Les start-up, c’est comme ça qu’on se finance. C’est très commun. La moitié des investisseurs ont déjà été remboursés. Je suis en contact de façon quotidienne avec les investisseurs touchés », dit-il.

Un des investisseurs aurait fourni la majorité des quelque 6 millions et Louis Cléroux soutient être en « bons termes » avec lui. « Il comprend ce qui s’est passé avec Luna », précise Louis Cléroux en faisant référence à l’effondrement ce printemps de la valeur de ce jeton dans lequel Timechain avait investi.

Tout perdu dans LUNA

Le jeton original LUNA, récemment renommé LUNC, se négocie aujourd’hui pour une fraction de ce qu’il valait il y a un mois à peine. Dans une lettre soumise le 18 mai à l’AMF par Louis Cléroux, Timechain et leurs avocats, c’est à cet effondrement qu’ils attribuent la perte de quelque 4 millions de dollars américains qui a fait sombrer l’entreprise.

Selon un résumé de la lettre produit par l’AMF dans sa requête auprès du Tribunal administratif des marchés financiers, le compte Binance (plateforme d’échange de cryptomonnaies) de Timechain contenait l’équivalent de 4 millions US au début de la semaine précédente (soit entre le 8 et le 10 mai).

Toujours selon la lettre d’avocats, le 11 et le 13 mai, Luna et (son jeton « stable » parallèle) UST ont subi une chute sévère et ont perdu presque la totalité de leur valeur marchande. « Un mécanisme de “stop-loss” aurait été mis en place et aurait fait défaut puisqu’il ne serait pas enclenché au moment où il aurait dû l’être du fait d’un incident imputable à Binance. Le compte Binance de Timechain a ainsi perdu plus de 95 % de sa valeur marchande », est-il précisé.

Or, les enquêteurs de l’AMF soulignent dans un document judiciaire que l’information obtenue par Binance contredit l’entièreté des affirmations contenues dans la lettre des avocats de Louis Cléroux et de Timechain.

Le compte Binance de Timechain avait été entièrement vidé avant la chute sévère des jetons UST et Luna et l’incident technique allégué en lien avec le prétendu mécanisme de stop-loss, de sorte que le solde du compte était de l’équivalent de 392 000 $ US, tel qu’il appert du relevé de transaction transmis par Binance en date du 16 mai et non de 4 millions US.

Extrait du résumé de l'enquête

Appelé par La Presse à répliquer à ces propos, Louis Cléroux répond que ce ne sont pas les données qu’il a en sa possession. « Je procède actuellement à une investigation interne pour vérifier l’information. Je ne peux donc pas commenter davantage », dit-il.

Les enquêteurs soutiennent aussi que Timechain et Louis Cléroux « fournissaient aux investisseurs des informations fausses et trompeuses à propos d’une opération sur titre afin de les inciter à investir en toute confiance ».

L’enquête établit que Louis Cléroux opérait régulièrement des transferts de montants du compte bancaire corporatif de Timechain vers son compte bancaire personnel et qu’il payait à même le compte de l’entreprise nombre de dépenses personnelles. « Entre le 1er et le 16 mai, Louis Cléroux a effectué 42 transactions vers son compte personnel pour un total de 217 296 $, duquel il est possible de déduire 12 240 $ qui auraient pu servir pour rembourser un fournisseur. »

Il est ajouté que Louis Cléroux a fait de nombreux paiements de sa carte de crédit Visa personnelle, notamment le paiement des frais d’un voyage au Mexique de plus de deux mois avec sa femme et leur enfant en début d’année.

« Louis Cléroux a également payé la mise de fonds d’un penthouse pour un total de 251 900 $ à même le compte dans lequel l’argent des investisseurs est déposé, ainsi que des intérêts, taxes et autres frais en lien avec ce penthouse pour un total de 87 071 $. ».

« La manière dont c’est tourné »

Louis Cléroux dit s’être versé l’an passé un dividende de 200 000 $ qu’il a utilisé pour payer son penthouse. « Ce que [l’AMF] dit n’est pas faux. C’est la manière dont c’est tourné qui me fait paraître pour une personne qui a fraudé. »

Louis Cléroux explique à La Presse qu’il avait deux fournisseurs, l'un en Inde et l'autre au Bangladesh. « Je leur ai fait plusieurs paiements à partir de transferts de mon compte personnel. » Il ajoute que sa carte de crédit personnelle est la carte de l’entreprise. « On n’avait pas d’autres cartes de crédit. Jusqu’en janvier dernier, ma carte de crédit personnelle absorbait toutes les dépenses de l’entreprise. Et je faisais des virements réguliers sur ma carte. »

Fondée en 2019, Timechain se présentait jusqu’à tout récemment comme une solution de rechange aux services bancaires traditionnels en étant une entreprise de services financiers décentralisés spécialisée en investissement dans les actifs numériques.

L’entreprise avait lancé l’automne dernier une application permettant notamment le transfert de fonds et la gestion d’un portefeuille de cryptomonnaies.

Louis Cléroux indique qu’en raison de l’enquête de l’AMF, Timechain avait récemment ajusté ses activités vers la « consultation de services de blockchain pour éviter les problèmes dans le futur ».

Timechain générait ses revenus en effectuant des transactions financières avec une bonne partie de son encaisse, c’est-à-dire avec l’argent provenant des investisseurs. « Une partie de l’argent servait à payer les opérations et une autre portion à réaliser des transactions », dit Louis Cléroux.

Mais avec la tempête qui vient de s’abattre sur Timechain depuis la chute de Luna, dit-il, « nous avons mis tout le monde à pied à la mi-mai. On a tout perdu. La grosse dégringolade. Il ne se passe plus rien ».

Timechain a généré des revenus de 16 millions de revenus en 2021 et dégagé des profits nets de 1,5 million, dit Louis Cléroux.

L’enquête de l’AMF se poursuit. Aucune accusation n’a encore été portée.

Avec la collaboration de Hugo Joncas, La Presse