La Gendarmerie royale du Canada, la Sûreté du Québec et l’Autorité des marchés financiers soupçonnent Jean-François Amyot de s’adonner à nouveau aux manipulations boursières. Elles enquêtent sur lui depuis 2017, année où il écopait de son amende de 11,2 millions de dollars pour le même crime, a appris La Presse.

Publié le 24 mai
Hugo Joncas
Hugo Joncas La Presse
Vincent Larouche
Vincent Larouche La Presse

La force conjointe a mené une perquisition en mars 2019 à son ancien domicile dans l’arrondissement de Saint-Laurent. Le nom de l’opération, Projet Oyat, fait référence à une herbe aux racines particulièrement profondes.

Même après cinq ans de travail, les enquêteurs ne sont toutefois pas près d’aboutir, car ils peinent toujours à accéder à une partie de la preuve saisie. Ils ont dû mettre à l’écart 252 courriels, pièces jointes et messages textes découverts à l’époque sans pouvoir les consulter. Les documents proviennent d’un compte de courriel portant le nom de son ancien avocat Bruce Taub.

Au Canada, les communications entre un suspect et son représentant légal sont privilégiées et ne doivent pas être accessibles à la police.

La Presse révélait lundi comment le même avocat, MTaub, a servi à enregistrer des sociétés aux îles Vierges britanniques et à Hong Kong pour Amyot de 2016 à 2019, selon les Pandora Papers, la fuite massive de documents sur les paradis fiscaux.

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Le passeport de l’avocat Bruce Taub, issu des Pandora Papers. 
Il se trouvait dans le dossier d’une société offshore de 
Jean-François Amyot à Hong Kong, Bettencourt Friedman Capital Limited.

Aujourd’hui, le nom de l’avocat montréalais apparaît également dans l’enquête en cours sur de nouvelles manipulations boursières.

« Dans ses communications avec certains individus, Amyot réfère à des courriels dans lesquels il utiliserait une adresse reliée à MBruce Taub », expliquent les procureures Han-Catherine Morin et Isabelle Bouvier, dans une requête en Cour supérieure déposée le 13 avril. Il tenterait ainsi de couvrir des échanges avec ses complices par le privilège avocat-client « de façon injustifiée ».

« Faux, répond Amyot, rencontré à son domicile de Mont-Tremblant. C’est vraiment le Gmail de Bruce Taub. »

Dans les Pandora Papers, une autre adresse courriel, un compte de la société de messagerie électronique cryptée Crypto Heaven, se retrouve associée à la fois à l’avocat et à son ancien client.

  • Dans les Pandora Papers, un formulaire rempli pour l’enregistrement d’une nouvelle société offshore de Jean-François Amyot aux Bahamas mentionne l’adresse 53u9315@CryptoHeaven.com pour le joindre…

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    Dans les Pandora Papers, un formulaire rempli pour l’enregistrement d’une nouvelle société offshore de Jean-François Amyot aux Bahamas mentionne l’adresse 53u9315@CryptoHeaven.com pour le joindre…

  • … tout comme ce document mentionnant l’avocat Bruce Taub, au sujet d’une autre société de Jean-François Amyot à Hong Kong.

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    … tout comme ce document mentionnant l’avocat Bruce Taub, au sujet d’une autre société de Jean-François Amyot à Hong Kong.

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Quand La Presse lui a posé la question, l’avocat n’a pas dit clairement s’il s’était déjà servi de l’adresse Gmail mentionnée en cour. « Le courriel que j’utilise est celui-ci », a-t-il écrit dans un message provenant d’un autre compte, son adresse professionnelle.

Pour en avoir le cœur net, les procureures demandent à la cour de permettre la consultation par les enquêteurs des 252 éléments issus du fameux compte de courriel, initialement mis à l’écart. Le 20 mai, un juge a entériné un protocole spécial pour les examiner.

Des seringues sans aiguille…

Dans le cadre de son enquête sur Amyot, la Gendarmerie royale du Canada s’intéresse depuis cinq ans déjà à l’entreprise Inolife, selon des informations dévoilées en cour. Cette entreprise était alors inscrite sur le marché des « Pink Sheets », les actions de pacotille américaines qui se transigent souvent pour moins de 1 $.

En 2016, un groupe d’hommes d’affaires québécois a racheté la société. Selon ses communiqués, elle s’est alors réorientée pour commercialiser une seringue sans aiguille.

En fait, Amyot contrôlait secrètement le groupe d’investisseurs, selon les autorités. Inolife s’est alors placée au centre d’un « écosystème » criminel, déclarait l’enquêtrice de la police fédérale Isabelle Pinard en juin 2020, lors d’une audition pour conserver la preuve perquisitionnée. Un réseau d’une quarantaine d’entreprises aurait participé au stratagème.

Les autorités soupçonnent Amyot de vouloir s’adonner à nouveau au pump and dump (pompage et largage). Dans un tel stratagème, des complices font circuler des informations fausses ou trompeuses sur certaines entreprises afin de doper artificiellement la valeur de leurs actions. Ils liquident ensuite leurs titres afin d’empocher d’importants profits avant que les autres investisseurs découvrent la supercherie.

Amyot a déjà écopé de 6,9 millions de dollars américains d’amende aux États-Unis et de 11,2 millions au Québec pour ce type de fraude. Il a également purgé une peine de trois mois de prison.

… aux cryptomonnaies

Après une série de transactions complexes, Inolife est devenue Bitcoin Generation inc. en 2018. D’autres Québécois sont arrivés dans l’organisation et ont changé la mission de l’entreprise : elle allait désormais se consacrer au minage et à l’échange de cryptomonnaies.

La société disait posséder des millions de « Bitcoin Generation tokens » et de « bitachons », deux cryptomonnaies impossibles à évaluer parce qu’aucune plateforme ne permettait de les échanger.

Finalement, Bitcoin Generation s’est effondrée quand la Securities and Exchange Commission a suspendu les opérations sur le titre. Selon son communiqué, l’organisme était notamment préoccupé par « des activités promotionnelles » de l’entreprise et « l’impact de cette activité sur le marché ».

Le chien de garde américain de la Bourse doutait aussi de « l’exactitude des informations publiques sur les finances de Bitcoin Generation ».

Si vous avez de l’information sur des manipulations boursières, les paradis fiscaux ou l’évasion fiscale, contactez notre journaliste à hjoncas@protonmail.com ou au (1) 438 396-5546 (Signal, cellulaire).

« Ils ne trouveront jamais »

Malgré l’enquête sur lui qui dure depuis cinq ans, Jean-François Amyot se défend bien d’avoir récidivé dans la manipulation boursière.

PHOTO FRANÇOIS MÉTHÉ, COLLABORATION SPÉCIALE

« Leur hypothèse, c’est que ce qui est arrivé avec Inolife, c’est ce que j’ai fait dans le passé, dit-il. Mais ils ne trouveront jamais parce que ce n’est pas ça qui est arrivé du tout. »

Il reconnaît toutefois avoir été « consultant » pour le PDG d’Inolife à l’époque, Michael Wright, jusqu’en octobre 2017.

De son côté, l’ancien patron de la société nie avoir travaillé avec lui et rejette la théorie des policiers, selon laquelle Amyot contrôlait secrètement son entreprise.

« Je ne pense pas que ça soit le cas, non », dit Michael Wright, au téléphone. Il tente aujourd’hui de relancer la technologie de seringue sans aiguille à travers une autre entreprise au Canada, NuGen Medical Services.

« Les gens ont eu peur »

Amyot reconnaît aussi avoir travaillé pour le successeur d’Inolife aux États-Unis, Bitcoin Generation inc. Il affirme d’ailleurs que la Securities and Exchange Commission a suspendu les échanges du titre de l’entreprise à la demande de l’Autorité des marchés financiers, qui enquêtait déjà sur lui et la société.

« Les gens ont eu peur, dit-il. À ce moment-là, ce n’était plus possible de négocier le titre, de faire quoi que ce soit », raconte Amyot.

Il réitère toutefois n’avoir rien à se reprocher.

« Je me suis reconnu coupable en 2017 et je vais devoir payer une dette pour le reste de ma vie, une peine en perpétuité, dit-il au sujet de son amende de 11,2 millions. Une peine que j’accepte aujourd’hui, et j’essaye de rebâtir ma vie professionnelle malgré les enjeux et obstacles. »

En 2019, les autorités ont aussi perquisitionné à Montréal-Nord chez Deniz Hadjiev, PDG de Bitcoin Generation, puis jusqu’à Calgary chez le conseiller financier Frederick Da Silva.

En entrevue avec La Presse, Amyot l’a qualifié de « très bon ami ».

Au téléphone, Frederick Da Silva a refusé de commenter. La Presse n’a pas été en mesure de joindre Deniz Hadjiev.

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