« Ils nous envoient leur candidature par Messenger. On prend rendez-vous avec eux et ils ne se présentent pas à l’entrevue. On n’a pas de nouvelles. » Cette situation décrite par Martin Drolet, propriétaire de quincailleries BMR en Abitibi, fait désormais partie de son quotidien quand vient le temps de recruter de futurs employés.

Publié le 24 mai
Nathaëlle Morissette
Nathaëlle Morissette La Presse

« On a une responsable des ressources humaines et pour elle, ça devient un fardeau, ajoute-t-il, visiblement exténué. Ça devient lourd, ça devient compliqué, ça devient décourageant. On a envie de brailler, des fois. »

Celui qui possédait jusqu’à tout récemment trois magasins, et qui fermera à la fin du mois par manque de rentabilité celui de Malartic pour conserver ceux de Val-d’Or et de Ville-Marie, affirme n’avoir jamais connu pareil phénomène. Le processus d’embauche se complexifie avant même que les gens ne soient engagés.

Est-il en période de recrutement intensive pour l’été ? « On est en recrutement à l’année, c’est pas compliqué. » Et quand les gens ne se présentent pas comme convenu, le « calvaire » s’étire.

PHOTO TIRÉE DE L’INTERNET

Martin Drolet, propriétaire de quincailleries BMR en Abitibi

Ce phénomène, communément appelé no-show, qui tend à se répandre de plus en plus, n’est pas l’apanage des quincailleries de Martin Drolet. Robert Herrera, propriétaire de plusieurs restaurants, dont Les Cavistes, rue Fleury à Montréal, est également confronté à cette situation.

« Je suis chaque fois soufflé des no-show en entrevue… Des gens avec des années d’expérience sur CV qui se pointent juste pas en entrevue planifiée, pouvait-on lire sur sa page Facebook à la fin du mois d’avril. Et je me dis ensuite que c’est probablement mieux ainsi puisque si leur niveau de respect pour les autres est aussi bas, le service et la cuisine pour autrui c’est probablement pas leur force après tout. »

« Ça provoque des situations où tout le monde perd son temps, ajoute M. Herrera en entrevue avec La Presse. On ne veut pas passer notre après-midi à attendre du monde qui ne vient pas. »

« C’est plus problématique qu’avant, soutient-il. Nous-mêmes, on a moins de temps à consacrer à ça. On fait des choses qu’on ne faisait pas avant. On gère le plus urgent. On fait du plancher. On fait de la cuisine. On a moins de temps à consacrer aux entrevues. »

Pour Mario Bélanger, ancien président-directeur général de Mayrand qui est maintenant à la tête de Groupe Bélanger, une firme d’expert-conseil dans le domaine du commerce de détail et de la distribution, réussir à « avoir les candidats assis en entrevue, c’est un travail colossal ».

Cette situation déstabilisante où des gens ne se présentent pas au rendez-vous fixé et qui disparaissent sans donner de nouvelles, il l’a vécue chez Mayrand, chaîne de quatre magasins-entrepôts en alimentation. Le scénario se répète auprès des entreprises qu’il accompagne.

C’est pire depuis le début de la pandémie. Ce n’est même pas comparable. Tu organises quatre entrevues et la moitié du temps, les gens ne se présentent pas.

Mario Bélanger, ancien PDG de Mayrand, maintenant à la tête de Groupe Bélanger

« C’est pour ça que de plus en plus d’entreprises embauchent maintenant des agents en ressources humaines qui font de la prospection. Ils ne font que de l’embauche. Mais ça, ça coûte la totale. Ce n’est pas tout le monde qui peut se payer ça. »

Négociation et rétention

Par ailleurs, les aspirants employés qui se présentent en entrevue font d’emblée leurs demandes. Ils ont généralement des attentes salariales élevées, et l’horaire de quatre jours fait partie de leur liste d’exigences, selon les employeurs consultés.

Il n’y a plus de jeu de séduction [de la part des candidats]. C’est le propriétaire qui veut séduire et qui va sortir ses plus belles plumes pour les attirer.

Robert Herrera, propriétaire de plusieurs restaurants, dont Les Cavistes, dans le quartier Ahuntsic

« Si on acquiesce à leurs demandes, dorénavant, les restaurants vont être ouverts du lundi au jeudi de 9 à 5 ! », lance-t-il à la blague.

« Ils négocient quand ils se présentent, raconte également Mario Bélanger. Après, ils traversent de l’autre côté de la rue et ils disent qu’ils aimeraient gagner 25 $ de l’heure, toi, tu m’offres quoi ? C’est le jeune qui nous passe en entrevue. Et là, tu essaies de négocier quelque chose… et ils ne reviennent pas. »

Certains nouveaux employés ne se présenteront finalement jamais à leur premier quart de travail. « Souvent, on les engage sur-le-champ sans vraiment les tester. On est rendus là. On négocie ça sur place. Ils sortent du bureau et ils ont un poste. On leur dit de se présenter lundi et parfois, ils ne se présentent pas », indique Martin Drolet.

En plus d’avoir du mal à trouver de la main-d’œuvre, les employeurs se heurtent à un sérieux problème de rétention. « C’est très difficile de garder et de créer un sentiment d’appartenance quand quelqu’un reste peu de temps, note Michel Rochette, président pour le Québec du Conseil canadien du commerce de détail (CCCD). Les offres sont tellement nombreuses. Les gens sont constamment attirés par d’autres emplois. »

Et selon lui, l’augmentation du salaire minimum, qui est passé à 14,25 $ (+ 0,75 $) depuis le 1er mai, n’aidera pas à fidéliser les employés. « Dans le contexte actuel, tous les salaires subissent une pression à la hausse, souligne-t-il. Ça ne peut pas être une solution. Ça ne fait que déplacer le problème. Ça fait juste déplacer les travailleurs d’un secteur à l’autre. Dans le secteur du détail, augmenter substantiellement les salaires, forcément, ça va impliquer d’augmenter le coût des produits sur les étagères. »