Les lenteurs de Santé Canada à approuver le molnupiravir en cause

Publié le 18 février
Joël-Denis Bellavance
Joël-Denis Bellavance La Presse

(Ottawa) Le gouvernement Trudeau a investi des dizaines de millions de dollars pour mettre la main sur des médicaments antiviraux contre la COVID-19 de la société pharmaceutique Merck, qui sont actuellement fabriqués à son usine de Whitby, dans la région de Toronto.

Mais si l’usine canadienne fonctionne à plein régime depuis plusieurs semaines, elle exporte toute sa production à l’étranger, notamment au Royaume-Uni, parce que Santé Canada n’a toujours pas approuvé ce médicament qui a pourtant déjà reçu la bénédiction l’an dernier de la Food and Drug Administration aux États-Unis, entre autres agences, et qui pourrait contribuer à donner un répit au réseau de la santé.

Tandis que les gouvernements provinciaux annoncent une série d’allègements des mesures sanitaires et qu’ils misent sur des outils tels que des médicaments antiviraux pour réduire le nombre d’hospitalisations causées par la COVID-19, des milliers de comprimés de Merck dorment dans un entrepôt de Montréal depuis quelques semaines, en attendant la décision de Santé Canada, selon des informations obtenues par La Presse.

Au début de décembre, Merck a annoncé un investissement de 19 millions de dollars pour augmenter la production de son molnupiravir, médicament oral contre la COVID-19, dans les installations de Thermo Fisher Scientific à Whitby. L’usine doit servir à approvisionner le Canada, le Royaume-Uni, les pays de l’Union européenne, de l’Asie-Pacifique et de l’Amérique latine.

« On s’explique mal la lenteur de Santé Canada à approuver le médicament. Depuis le début de la pandémie, on constate que Santé Canada a fait preuve de lenteur dans l’approbation des vaccins et dans l’approbation des tests rapides, si on compare la situation avec les États-Unis et la Grande-Bretagne. C’est visiblement une habitude chez cette agence, même si nous sommes dans un état d’urgence depuis deux ans », s’est désolée une source bien au fait du dossier qui a requis l’anonymat parce qu’elle n’était pas autorisée à en parler publiquement.

Ce n’est pas la première fois que Santé Canada est montrée du doigt pour ses lenteurs d’approbation. Sa gestion des tests rapides a fait les manchettes en janvier dernier.

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Facture potentielle de 900 millions

À Whitby, Merck a déjà produit 10 millions de doses du médicament. En décembre, la ministre des Services publics et de l’Approvisionnement, Filomena Tassi, a annoncé que le Canada avait signé un accord pour l’achat de 500 000 comprimés du médicament antiviral de Merck, avec la possibilité d’en acheter 500 000 de plus si Santé Canada donnait son feu vert.

La facture liée à l’achat d’un million de ces médicaments n’a pas été dévoilée, mais elle pourrait atteindre les 900 millions de dollars si le gouvernement canadien devait payer le même prix que les États-Unis.

Jusqu’ici, Santé Canada a approuvé un seul autre médicament antiviral, le Paxlovid, conçu par la société Pfizer, le 17 janvier. Le gouvernement canadien a réussi à obtenir quelque 30 000 traitements jusqu’ici, et 120 000 sont attendus d’ici la fin de mars. L’approvisionnement pour ce médicament est plus limité.

Dans une déclaration à La Presse, Merck affirme avoir soumis tous les documents pertinents au fur et à mesure que les études ont été menées, tout comme c’était le cas aux États-Unis à la fin de 2021. « Santé Canada a actuellement en sa possession les mêmes données que celles qui ont été soumises aux organismes réglementaires des autres pays qui ont autorisé le molnupiravir. Nous nous engageons à travailler avec le gouvernement afin de garantir que les Canadiens et Canadiennes aient accès à notre médicament si le molnupiravir reçoit l’autorisation de mise en marché par Santé Canada. »

Le médicament de Merck a déjà été approuvé par de nombreux pays, notamment le Mexique, le Japon, l’Australie, Taiwan, la Colombie, le Panamá, en plus des États-Unis et du Royaume-Uni.

Selon le président et chef de la direction du Conseil du patronat du Québec, Karl Blackburn, il est crucial que les gouvernements se dotent de tous les outils pour être en mesure de déconfiner.

« Alors qu’on enlève une à une les mesures sanitaires partout au pays, le gouvernement doit se prémunir contre de potentielles nouvelles vagues. Il doit avoir à sa portée le plus d’outils possible, dont les médicaments antiviraux. On tarde à donner les approbations nécessaires, tandis que plusieurs autres pays ont déjà franchi cette étape », a souligné M. Blackburn.

« Ce retard est inutile dans le contexte actuel. Plus on a de plans de traitement de la COVID-19, mieux ce sera pour l’économie et notre système de santé », a-t-il ajouté.

Les essais cliniques ont montré que le Paxlovid permettrait de réduire de 89 % le nombre d’hospitalisations et de morts s’il était administré dans les trois premiers jours après l’apparition de symptômes, ou de 85 % s’il l’était dans les cinq premiers jours.

Les essais cliniques de Merck ont montré une réduction de 50 % du risque d’hospitalisation ou de décès par rapport aux patients sous placebo atteints de formes légères ou modérées de COVID-19, tandis que les résultats ultérieurs ont montré une réduction du risque de 30 %.

Certains experts ont affirmé que la production de ces médicaments représentait un tournant dans la lutte contre la pandémie. Ces médicaments oraux peuvent être prescrits et pris à domicile, permettant ainsi aux patients d’être traités avant qu’ils ne soient trop malades, au point d’avoir besoin de soins hospitaliers. Cela permettrait d’alléger l’énorme pression que l’on a vue sur les hôpitaux durant chacune des cinq vagues de la pandémie.

Présent à la conférence de presse en décembre, le ministre de l’Innovation, des Sciences et de l’Industrie, François-Philippe Champagne, avait affirmé que la décision de Merck de produire son médicament à Whitby était la preuve que le Canada était sur la bonne voie de reconstruire son industrie de biofabrication.

« Pour moi, il s’agit d’un très grand pas dans la façon dont nous entendons rebâtir notre secteur de la biofabrication au Canada », avait soutenu M. Champagne.

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