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Publié le 5 février
Isabelle Massé
Isabelle Massé La Presse

Pourriez-vous bien expliquer le lien entre l’inflation, le taux directeur et les taux d’intérêt des banques ?

Myriam Ariey-Jouglard

On entend beaucoup parler du taux directeur qui devait augmenter, mais qui le serait probablement en mars. En quoi une telle augmentation est-elle un frein à l’inflation ?

Jacques Beaudet

Afin de répondre à ces questions, La Presse a fait appel à David Dupuis, économiste et chargé de cours, responsable du baccalauréat d’économique, École de gestion, à l’Université de Sherbrooke.

« Le lien de cause à effet va du taux directeur aux taux bancaires pour ensuite influencer l’inflation. Actuellement, le taux d’inflation est très élevé au Canada [4,8 %]. La banque centrale voudra augmenter son taux directeur, ce qui entraînera l’ensemble des taux d’intérêt dans ce sillage : les taux hypothécaires, les taux sur prêts personnels, sur les taux d’emprunt des entreprises, sur l’ensemble des taux d’emprunt à risque et à terme.

« Ce que ça veut dire pour monsieur et madame Tout-le-Monde, c’est que l’effet de la hausse des taux sera direct sur le portefeuille pour ceux et celles qui ont emprunté dans le passé à des taux variables. Les effets seront moins directs sur les gens qui ont emprunté à taux fixe ou ceux qui n’ont pas encore emprunté, mais il pourrait remettre en cause les intentions d’achat de maison, de voiture, par exemple, si l’utilisation du crédit est nécessaire. La hausse des taux est donc un incitatif à réduire la consommation et l’investissement effectués via l’emprunt et à augmenter l’épargne. Ces changements de comportement vont réduire la pression sur la capacité de production de l’économie et à terme, reconduire l’inflation vers la cible de 2 % visée par la Banque du Canada.

« Mais il faut du temps pour que ces effets se propagent dans l’économie, bien que l’augmentation des taux bancaires soit immédiate. Il faut généralement compter de 6 à 18 mois pour que les comportements de certains acteurs changent. De plus, on reconnaît généralement que l’augmentation du taux directeur agira sur l’inflation dans sa pleine mesure dans un délai de deux ans, environ. Un délai qui semble toutefois s’être étiré un peu au cours de la dernière décennie. Ça met en évidence l’idée selon laquelle la Banque du Canada doit agir de façon préventive. Elle doit agir aujourd’hui de manière à ce que l’inflation soit à la cible de 2 % dans deux ans. Pas une mince affaire. »

Ça fait déjà plusieurs mois que l’inflation est élevée. Comment se fait-il que la Banque centrale du Canada tarde à relever son taux directeur ?

« Une des raisons qui expliquent l’inflation élevée vient du fait que l’offre semble temporairement contrainte. Les chaînes d’approvisionnement sont toujours disloquées, le marché du travail cherche encore quelques repères, les coûts du transport sont élevés et les inondations en Colombie-Britannique n’ont à l’évidence pas aidé. L’offre a de la difficulté à répondre à la demande. Donc même si la banque centrale augmente les taux d’intérêt rapidement, ça n’aidera pas les entreprises à produire davantage. La Banque du Canada a jugé que le problème de l’offre était temporaire. Elle a donc attendu pour agir en croyant que lorsque la production allait reprendre, la pression sur l’inflation allait se résorber d’elle-même.

« Cela dit, les problèmes temporaires d’approvisionnement se font de plus en plus persistants et bon nombre d’observateurs croient que la banque centrale est un peu en retard pour débuter son cycle de resserrement du crédit. Le danger actuellement est de s’engager dans une tempête parfaite. Celle où l’inflation élevée des derniers mois se déverse dans des attentes salariales plus élevées pour reconstruire le pouvoir d’achat d’une main-d’œuvre qui se fait de plus en plus rare. Le danger d’entrer dans une spirale salaire-prix est réel. Et c’est tout un travail d’équilibriste qui attend la Banque du Canada au cours des prochains mois : endiguer l’inflation sans freiner la croissance économique et la saine progression du marché de l’emploi. »

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