(Ottawa) La fuite massive de renseignements personnels survenue en 2019 au Mouvement Desjardins continue d’empoisonner la vie de nombreux Québécois. Des travailleurs qui ont perdu leur emploi à cause des restrictions sanitaires voient aujourd’hui leur demande de prestations d’assurance-emploi suspendue parce qu’ils ont été victimes d’usurpation d’identité.

Mis à jour le 28 janvier
Joël-Denis Bellavance
Joël-Denis Bellavance La Presse

Des fraudeurs ayant mis la main sur leurs données personnelles ont soumis une demande de prestations en leur nom. Et Service Canada, qui gère les demandes de prestations, tarde à tirer leur cas au clair.

Ces Québécois accumulent les factures impayées. Ils doivent emprunter de l’argent à leurs proches pour payer leur épicerie. Ils multiplient les appels pour s’enquérir de l’état de leur demande de prestations d’assurance-emploi. Ils se font dire que leur dossier est toujours à l’étude, quand ils réussissent à parler à un agent après des heures d’attente au téléphone. Certains affirment être carrément au bord du désespoir.

Au cours des derniers jours, La Presse s’est entretenue avec trois personnes, toutes membres de Desjardins, qui se retrouvent dans cette fâcheuse situation.

« Le 31 octobre, j’ai fait ma demande de chômage régulière. Normalement, ça prend entre 14 et 28 jours. Mais j’attends toujours. On ne m’a pas dit tout de suite que j’avais été victime de fraude. Je l’ai su après deux mois. Cela fait plus de 80 jours que j’attends. Rien ne bouge », dit en soupirant au téléphone Joël Guillemette, de Saint-Pamphile, dans la région du Bas-Saint-Laurent.

PHOTO FOURNIE PAR JOËL GUILLEMETTE

Joël Guillemette

Âgé de 36 ans et père d’une fille de 3 ans, M. Guillemette a quitté son emploi à la quincaillerie BMR l’an dernier afin de suivre une formation pour devenir mécanicien. Il a expliqué qu’il n’était pas au courant qu’il avait été victime d’une fraude avant de l’apprendre de la bouche d’un agent de Service Canada.

« Une chance que j’ai de bons parents et de bons beaux-parents. Sinon, ce serait très dur. On essaie d’avoir de l’aide comme on peut. On coupe au maximum. Ce n’est pas normal. On n’a pas de réponse. Cela fait au moins trois semaines que je les appelle tous les jours pour avoir des réponses. Je suis à bout. Je suis tanné. Ma conjointe aussi est tannée. J’ai trois mois de retard sur tous mes paiements. J’ai un compte de près de 1000 $ d’Hydro-Québec sur mon frigo que je suis incapable de payer », a-t-il raconté la voix remplie d’émotions.

Compte suspendu

À Drummondville, Mathieu Morneau vit le même cauchemar. Depuis le début de la pandémie, l’entreprise où il travaille, le constructeur d’autobus Girardin Blue Bird, a opté pour le travail partagé. M. Morneau a donc vu ses heures réduites et il doit soumettre une demande de prestations d’assurance-emploi régulièrement. Il a voulu réactiver sa demande le 16 octobre dernier. Mais son compte a été suspendu pour révision. Un fraudeur de la région de Montréal avait sévi.

« Le fraudeur n’a pas réussi à extorquer de l’argent parce qu’il y avait trop d’informations différentes de mon compte. Le système a bloqué la demande qui avait été faite le 23 septembre, juste avant la mienne. Un mois s’est écoulé, deux mois, rien ne s’est passé. J’ai appelé souvent. […] J’ai appelé mon député pour faire bouger les choses. On me dit que ça devrait être réglé bientôt. Je viens d’avoir une nouvelle hypothèque il y a deux ans. Ma capacité d’emprunt est à zéro. Il faut quand même que j’appelle Equifax et le Centre antifraude pour me protéger », a affirmé M. Morneau.

« La fuite de données chez Desjardins me cause bien des maux de tête. J’ai plusieurs confrères de travail qui ont des comptes chez Desjardins à qui c’est aussi arrivé. Il a fallu que j’arrête des paiements. J’ai dû emprunter de l’argent à mes parents. Il a fallu que je fasse 36 000 courbettes pour pouvoir payer mon hypothèque », a ajouté l’homme de 32 ans.

« C'est toujours bloqué »

À Neuville, Sophie Richard, adjointe administrative pour une entreprise de construction, a appris le 15 novembre qu’elle était victime d’une tentative de fraude. « J’ai eu besoin de l’assurance-emploi parce que l’entreprise pour laquelle je travaille ferme pendant trois semaines pour le temps des Fêtes. J’ai fait une demande le 16 décembre. Mais c’est toujours bloqué. Je n’ai eu aucun revenu depuis ce temps-là », a-t-elle raconté.

PHOTO FOURNIE PAR SOPHIE RICHARD

Sophie Richard

Le pire, c’est que Mme Richard a avisé Service Canada qu’une tentative de fraude était en cours après avoir reçu un avis que ses prestations étaient réactivées alors qu’elle n’avait soumis aucune demande. « Je l’ai bloquée juste à temps. On s’apprêtait à verser de l’argent dans un autre compte du fraudeur. Il a fallu que j’entreprenne des démarches pour sécuriser mes données. Mais toute cette situation retarde ma propre demande de prestations. »

Le député conservateur Alain Rayes, qui mène des démarches pour régler la situation de Mathieu Morneau, affirme que 80 % des appels que son bureau reçoit depuis quelques semaines touchent des cas de victimes de fraude.

« Nous avons des concitoyens qui font face à des urgences. Mais nous sommes incapables d’avoir l’heure juste de la part du gouvernement. Ces gens ne peuvent pas avoir l’aide qui leur a été promise par Justin Trudeau à cause des impacts de la pandémie. Il est plus que temps que le gouvernement Trudeau trouve des solutions pour aider ces gens. On parle de gens qui doivent se nourrir, se vêtir et se loger », a pesté M. Rayes.

Au ministère de l’Emploi et du Développement social, on affirme que « la grande majorité des demandes d’assurance-emploi sont versées convenablement ». Mais on souligne qu’en temps de crise, « le risque de fraude est accru ». Ottawa a d’ailleurs annoncé en 2020 l’investissement de 68 millions de dollars sur quatre ans dans des initiatives pour mieux protéger les données personnelles des Canadiens.

« Le Ministère reconnaît les difficultés que tout délai dans la livraison des prestations peut causer aux prestataires et à leurs familles. […] Nous collaborons étroitement avec les prestataires pour résoudre ces problèmes le plus rapidement possible. Nous priorisons pour le moment les cas de besoins pressants, les situations pour lesquelles les citoyens n’ont aucun revenu. Les prestataires ne perdront pas leurs prestations en raison de ce délai », a-t-on indiqué dans un courriel à La Presse.