Durement frappé par l’arrêt presque complet des activités de l’aviation civile peu après l’éclatement de la pandémie de coronavirus, en mars 2020, CAE, fabricant de simulateurs de vol et spécialiste de la formation des pilotes, a réussi à reprendre le dessus dès le trimestre suivant. Après avoir amassé plus de 1,5 milliard en capitaux aux Bourses de Toronto et de New York, CAE a réalisé pas moins de neuf acquisitions au cours des deux dernières années. « On avait le choix d’attendre ou d’agir, on a décidé d’agir », affirme son PDG, Marc Parent.

Publié le 25 janvier
Jean-Philippe Décarie
Jean-Philippe Décarie La Presse

Q. Avant de parler de CAE, parlons un peu de vous, puisque vous venez d’être intronisé au sein des Living Legends of Aviation à titre de Leader de l’année de l’industrie. Que sont ces « Légendes de l’aviation » ?

R. C’est un peu les Oscars de l’aviation, et la cérémonie se déroule d’ailleurs dans le même théâtre où ont lieu les Golden Globe Awards, à Los Angeles. Chaque année, on souligne la contribution de certaines personnes de l’industrie, des astronautes, des pionniers, des vedettes comme John Travolta qui sont passionnées par l’aviation. J’ai été surpris d’avoir été nommé, je ne m’attendais pas à ça…

PHOTO MARK COMON, FOURNIE PAR LIVING LEGENDS OF AVIATION

Marc Parent, président et chef de la direction de CAE, a reçu la plus haute distinction décernée par Living Legends of Aviation, le prix « Leader de l’année de l’industrie ». Marc Parent (à gauche) reçoit ce prix des mains de Pete Bunce, président et chef de la direction de la GAMA (General Aviation Manufacturers Association).

Q. Une récompense qui survient après une période de crise qui a été particulièrement difficile à vivre pour l’industrie aéronautique, non ?

R. Oui, on a été très affectés durant le trimestre qui a suivi le déclenchement de la pandémie, en mars 2020, lorsque les frontières ont été fermées et que 90 % des vols commerciaux ont été annulés. Les compagnies aériennes ont suspendu la formation de leurs pilotes et les commandes de simulateurs.

On a dû faire des mises à pied, mais trois semaines après le début de la crise, on a commencé à rappeler notre monde et on a commencé la fabrication de 9700 respirateurs artificiels pour le gouvernement canadien, on voulait faire notre part.

On a pu recommencer à générer des liquidités positives dès le trimestre suivant parce que les pilotes des compagnies aériennes doivent subir un entraînement de deux jours tous les six mois. C’était soit ça ou reprendre une formation complète d’un mois.

Q. Est-ce que vous vous approchez aujourd’hui du niveau d’activités d’avant la crise ?

R. On s’en rapproche. Il faut savoir qu’on tire près de 50 % de nos revenus de l’aviation civile, près de 50 % de l’aviation militaire et 5 % de nos simulateurs dans le domaine de la santé.

L’activité dans l’aviation d’affaires, qui représente 50 % de nos revenus de l’aviation civile, est à son sommet. On est responsables de la formation sur tous les 6000 jets de Bombardier et on a tous les autres grands fabricants, Gulfstream, Embraer, Dassault, comme clients.

L’aviation commerciale est revenue à 80 % aux États-Unis, 70 % en Europe et à 50 % en Inde et en Asie, où la vaccination n’est pas aussi avancée que chez nous. Dans l’aviation civile, le tiers de nos profits sont générés par la vente de simulateurs, un autre tiers par nos formations d’aviation d’affaires et l’autre tiers par la formation pour l’aviation commerciale.

Q. Malgré la crise, vous avez décidé de passer à l’offensive en réalisant une série d’acquisitions. C’était quoi, la stratégie ?

R. On avait le choix d’attendre ou d’agir, on a décidé d’agir et de miser sur le bassin de compétences technologiques que l’on a, avec nos 2000 spécialistes en logiciels à Montréal, pour sortir plus fort de la crise.

On a fait deux émissions d’actions à Toronto et à New York et on a fait une série de neuf acquisitions dans le secteur de la formation, à Amsterdam, des simulateurs, en rachetant l’entreprise TRU de Textron, et des firmes de logiciels, en Hollande, en Nouvelle-Zélande et en achetant la division AirCentre de Sabre, spécialisée dans les logiciels d’optimisation. On vient de s’ouvrir à un marché potentiel de 2 milliards.

On a aussi complété la plus grosse acquisition de notre histoire en rachetant la division de formation des pilotes militaires américains de L3Harris, une transaction de 1 milliard qui vient doubler nos revenus dans la formation militaire aux États-Unis, qui passent de 500 millions a 1 milliard par année.

Q. Est-ce que vous avez profité de la crise pour payer moins cher cette série d’acquisitions ?

R. Oui, c’est certain que dans un marché moins prévisible, on a payé moins cher et on a consolidé nos marchés où c’était possible de le faire.

Dans le cas de L3Harris, cela faisait 12 ans qu’on voulait réaliser une transaction et la pandémie leur a fait réaliser que c’était le temps de vendre. On a payé un juste prix, mais on devient le plus gros formateur de pilotes pour l’armée américaine et pour toutes les catégories d’avions.

Q. Où en êtes-vous dans le processus de digestion de ces nouvelles entités au sein de CAE ?

R. Dans le domaine des simulateurs, l’intégration a été faite, même chose dans le secteur des logiciels. Celle de L3Harris est bien amorcée et est conforme à nos prévisions.

Q. Comment entrevoyez-vous l’avenir de l’industrie aéronautique mondiale ? Vous pensez qu’elle va se relever de la crise générée par la pandémie de COVID-19 ?

R. Absolument. On vit dans une ère où la mobilité est devenue trop importante pour tout le monde, l’aviation commerciale va reprendre avec une croissance de 3 à 4 % par année. L’aviation d’affaires est à son sommet. On a investi 1,5 milliard en recherche et développement au cours des quatre dernières années et on a annoncé qu’on allait investir 1 milliard, avec l’aide du gouvernement fédéral, dans les avions électriques et les taxis aériens.

Ça s’en vient plus vite que les gens le croient, et c’est une bonne nouvelle pour Montréal, qui a les infrastructures technologiques et manufacturières pour développer ce nouveau marché.

Q. Vous misiez beaucoup sur le secteur médical, qui devait prendre une place plus importante dans vos revenus. On dirait que cette division ne décolle pas. Qu’en est-il ?

R. J’y crois beaucoup et je suis patient. La COVID-19 vient de nous montrer combien le secteur de la santé est primordial dans nos vies. On fabrique des équipements, des simulateurs qui servent à la formation, et le personnel médical en a plus besoin que jamais.

On est dans une période difficile où on peut encore difficilement entrer dans les hôpitaux, mais on a quand même enregistré une bonne croissance de nos revenus. Il reste encore beaucoup de croissance à venir.