L’ex-champion du monde Jonathan Duhamel a fait une confession étonnante au premier jour de l’audience de son litige avec le fisc : il ne joue plus au poker depuis trois ans. Il dit avoir arrêté parce qu’il craignait de perdre le reste de ses millions gagnés au début de sa carrière au poker, notamment quand il a remporté les Séries mondiales en 2010.

Vincent Brousseau-Pouliot
Vincent Brousseau-Pouliot La Presse

« Je ne joue quasiment plus. J’ai encore quelques revenus de placements. Avant de tout perdre, j’ai presque arrêté de jouer. Je joue environ cinq fois par année de façon récréative, mais c’est tout », a dit Jonathan Duhamel devant la Cour canadienne de l’impôt. Il a expliqué avoir arrêté le poker pour deux raisons. « J’ai perdu beaucoup d’argent [des millions de dollars] en 2013 et en 2014. J’ai aussi eu mes enfants, ce qui m’a amené à revoir mes priorités. »

Onze ans après sa victoire aux Séries mondiales, Jonathan Duhamel se retrouve en litige avec l’Agence du revenu du Canada pour savoir s’il devra payer des impôts au Canada sur ses gains au poker, particulièrement sur son gain de 8,9 millions US aux Séries mondiales en 2010.

M. Duhamel, qui réside dans la grande région de Montréal, estime ne pas devoir payer d’impôt sur ses gains au poker puisque ce sont des gains provenant d’un jeu de hasard. Ce type de revenu n’est pas imposable en vertu des lois fiscales canadiennes. M. Duhamel a toujours considéré le poker comme un loisir, une passion qui lui procure de « l’adrénaline ». « Mon objectif, c’est de m’amuser, passer du bon temps », dit-il.

Mais l’Agence du revenu du Canada (ARC) estime que M. Duhamel exploitait une entreprise en étant un joueur professionnel de poker à partir de 2010. Elle lui réclame environ 1,0 million en impôts fédéraux sur trois ans. Revenu Québec pourrait réclamer une somme similaire si M. Duhamel perd sa cause contre le fisc fédéral.

M. Duhamel, qui a indiqué lundi ne pas avoir d’occupation, dit vivre de ses revenus de placements tirés des sommes qu’il a gagnées au poker. Il a amassé un gain réel de 4,8 millions US (avant impôts américains de 30 %) aux Séries mondiales en 2010.

De 2011 à 2018, ses gains nets au poker ont tout de même été d’environ 0,9 million CAN, principalement parce qu’il a gagné 2,4 millions en 2015 lors d’un tournoi au profit de la Fondation One Drop de Guy Laliberté.

Le champion « le plus chanceux »

Durant son témoignage, Jonathan Duhamel s’est décrit comme le champion « le plus chanceux » de l’histoire des Séries mondiales de poker à Las Vegas.

Il s’est remémoré sa victoire aux Séries mondiales en 2010. En particulier une main en demi-finale, où il avait tout misé en duel alors qu’il n’avait que 21 % de chances de gagner cette main. Le joueur québécois avait besoin d’un 8 de carreau sur la dernière carte de la main. Il l’a obtenu et a pris une avance insurmontable sur les 14 autres finalistes. « J’ai été extrêmement chanceux, dit-il. Je ne le méritais vraiment pas. »

Il n’est jamais passé près de rééditer son exploit de 2010, rappelle-t-il. De 2011 à 2018, il n’est parvenu que deux fois à se classer dans les 1000 meilleurs joueurs des Séries mondiales (409e en 2018 et 565e en 2015), ce qui lui a permis de toucher une partie des bourses réservées aux 15 % des meilleurs joueurs du tournoi. Les six autres années, il a été éliminé rapidement et a perdu ses droits d’entrée de 10 000 $ US.

« Je pourrais essayer de me faire croire que je suis le meilleur, mais dans les faits, il faut en venir à la réalité : j’ai été chanceux quand il fallait. J’accepte mon sort », dit M. Duhamel.

54 % de la cagnotte de 8,9 millions US

La première journée d’audience de ce litige a donné lieu à plusieurs révélations sur l’univers du poker professionnel.

Premièrement, Jonathan Duhamel n’a pas vraiment gagné 8,9 millions US aux Séries mondiales en 2010.

Oui, c’est bien lui qui a encaissé le chèque à la télé. Mais avant le début du tournoi, Jonathan Duhamel et une douzaine de joueurs québécois (ils habitaient tous dans la même maison louée) ont décidé de couvrir leurs risques. Ils se sont échangé verbalement des participations à leurs profits futurs du tournoi (des ententes de « swap », dans le jargon du poker). Avant même sa première main du tournoi, Jonathan Duhamel avait échangé 46 % de ses profits éventuels.

Sur son gain de 8,9 millions US, il leur a versé 4,1 millions US et a conservé sa part de 4,8 millions US. Il a payé des impôts américains de 30 % sur cette dernière somme.

« Pas de fun à jouer » en ligne

Autre révélation étonnante : Jonathan Duhamel, commandité pendant cinq ans par le site de poker en ligne PokerStars, n’aimait pas jouer au poker en ligne. « Je perdais tout le temps en ligne. Je n’avais pas de fun à jouer », dit-il.

Sa commandite avec PokerStars lui a rapporté 1 million de dollars en 2011, puis des sommes moindres pour les quatre années suivantes (il a toujours payé ses impôts sur ses commandites, qui ne font pas l’objet du litige). Dans les tournois en ligne de PokerStars, il a perdu environ 114 000 $ en cinq ans (en excluant ses commandites). Il n’a pas joué en ligne depuis 2015.

L’audience devant la Cour canadienne de l’impôt se poursuit cette semaine.