C’est le référendum le plus coûteux de l’histoire du Maine et ce sera peut-être aussi celui qui coûtera le plus cher à Hydro-Québec, dont le contrat d’exportation avec le Massachusetts dépend des résultats de cette consultation populaire.

Publié le 1er nov. 2021
Hélène Baril
Hélène Baril La Presse

Des ventes d’électricité devant rapporter une dizaine de milliards pendant 20 ans sont liées à la construction d’une ligne de transport à travers le Maine pour alimenter les consommateurs de Boston.

La réalisation ou non de cette nouvelle interconnexion fait l’objet de la première des trois questions au menu du référendum de mardi dans l’État qui compte 1,3 million d’habitants. Les deux autres questions sont liées à un emprunt obligataire et à la possibilité d’amender la Constitution pour y inclure le droit pour tous de cultiver et de faire pousser des aliments.

La question qui scellera le sort du projet connu sous le nom de NECEC (New England Clean Energy Connect) est de loin celle qui a coûté le plus cher à débattre de toute l’histoire du Maine. Elle demande notamment aux citoyens de bannir toute construction de ligne de haute tension sur le territoire, rétroactivement à 2020 (voir capsule). Les comités d’action politique formés comme la loi l’exige pour défendre leur position ont dépensé près de 100 millions US.

Le clan du Oui regroupe ceux qui veulent empêcher le projet. Il rassemble des entreprises, des élus et des environnementalistes qui pensent que l’énergie du Maine doit être produite localement. Les environnementalistes ont conclu des alliances contre nature avec les propriétaires de centrales au gaz naturel et concurrents d’Hydro-Québec Calpine, Nexterra Energy et Vistra Energy, qui ont financé leur campagne. Les opposants ont dépensé plus de 26 millions US dans la campagne référendaire.

PHOTO BRIAN SNYDER, ARCHIVES REUTERS

Les partisans du Oui veulent interdire toute construction de ligne de haute tension au Maine et pensent que l’énergie de l’État doit être produite localement.

Hydro-Québec et son partenaire américain Central Maine Power (CMP), du côté du Non, ont dépensé presque trois fois plus, soit 67,8 millions US, selon les chiffres officiels.

Selon Hydro-Québec, ces chiffres ne reflètent pas la réalité.

« Nous estimons que les dépenses non dévoilées [par les opposants] sont considérables », affirme Lynn St-Laurent, porte-parole de la société d’État.

« Les dépenses de certains opposants demeurent inconnues, soutient-elle. Le groupe Stop the Corridor, notamment, a refusé d’ouvrir ses livres malgré l’insistance de la Commission d’éthique du Maine. »

Le projet d’interconnexion a suscité des débats féroces auxquels ont participé une dizaine d’élus opposés au projet d’interconnexion. Certains ont tenté, sans succès, d’empêcher Hydro-Québec de participer à la campagne référendaire, parce qu’elle est la propriété d’un « gouvernement étranger » (lire la lettre du sénateur Richard Bennett).

Lisez la lettre du sénateur du Maine, Richard Bennett

Des élus s’opposent aussi à un projet qui sert les intérêts d’un autre État, le Massachusetts. « Nous ne sommes pas une rallonge électrique pour le Massachusetts », a résumé la représentante Jennifer Poirier, une républicaine, dans une lettre publiée dans les médias locaux. « Le corridor CMP est un mauvais projet pour le Maine. »

Le projet compte toutefois parmi ses supporters la secrétaire à l’Énergie du gouvernement de Joe Biden, Jennifer Granholm, qui a exhorté les citoyens du Maine à dire non à la question qui leur est soumise. « Le projet permettra d’acheminer de l’énergie propre en Nouvelle-Angleterre et une réduction des émissions équivalant au retrait de 700 000 voitures », a-t-elle fait valoir à la toute fin de la campagne référendaire.

Issue incertaine

Le contrat avec le Massachusetts est l’un des deux plus importants contrats d’exportation de l’histoire d’Hydro-Québec, avec celui de l’État de New York annoncé plus récemment.

Pour faire accepter son projet à la population du Maine, Hydro-Québec et son partenaire l’ont bonifié, de sorte qu’une partie de l’électricité disponible a été mise à la disposition de l’État à prix réduit.

Des bénéfices totalisant 258 millions US ont été mis sur la table, sous forme d’aide au prolongement du réseau de télécommunications et au financement d’un réseau de bornes de recharge pour véhicules électriques.

C’est la deuxième fois que le projet de ligne de transport fait face à un référendum. La première tentative des opposants pour soumettre le projet à une consultation publique a été abandonnée parce qu’ils exigeaient que les permis dûment accordés aux promoteurs par des institutions américaines légitimes leur soient retirés, ce qui a été jugé anticonstitutionnel.

Après cette première tentative qui n’a pas abouti, les opposants ont réussi à forcer la tenue d’un autre référendum sur le projet d’interconnexion. Calpine, producteur d’énergie établi au Texas dont l’Office d’investissement du régime de pension du Canada est actionnaire, et les autres concurrents d’Hydro-Québec ont financé la récolte des signatures nécessaires à la tenue de la consultation.

PHOTO BRIAN SNYDER, ARCHIVES REUTERS

Ouvrier préparant l’installation d’une partie de la ligne de transport à Moscow, au Maine

Malgré l’épée de Damoclès que la consultation populaire fait peser sur le projet, les travaux de construction ont commencé et vont bon train sur une partie du tracé de 233 km (145 milles) entre la frontière du Québec et la ville de Lewiston, dans le Maine, où la ligne se raccordera au réseau de la Nouvelle-Angleterre.

La construction du lien au coût de 1 milliard de dollars a pu commencer parce que le projet avait reçu toutes les autorisations et tous les permis requis, une dizaine au total. Un tronçon de moins d’un mille de long fait par ailleurs l’objet d’une contestation devant les tribunaux.

Une victoire du Oui pourrait donner le coup de grâce au contrat d’Hydro-Québec, qui était son plus important avant l’annonce récente d’une entente semblable avec l’État de New York.

À quelques heures du vote, les résultats sont encore impossibles à prévoir. Les deux options sont au coude-à-coude, selon les sondages publiés dans la presse locale.

Advenant une défaite, « Hydro-Québec prendra le temps pour évaluer le résultat du référendum et déterminer les options pour la suite du projet », a fait savoir sa porte-parole.

Comme les résultats s’annoncent serrés, un recomptage des votes n’est pas à exclure.

PHOTO ROBERT F. BUKATY, ARCHIVES ASSOCIATED PRESS

Lignes de haute tension de la société Central Maine Power, partenaire américain d’Hydro-Québec, à Pawnal

L’interconnexion à travers le Maine était déjà le plan B d’Hydro-Québec, qui avait plus tôt échoué à faire accepter par le New Hampshire le passage d’une ligne de transport vers Boston. Ce projet connu sous le nom de Northern Pass a été abandonné en 2018, et Hydro-Québec a radié les dépenses liées à ce projet, soit 46 millions.

La mise en service de l’interconnexion vers le Massachusetts, originellement prévue en 2020, a été reportée à l’automne 2022.

Hydro-Québec indique qu’elle n’a pas de plan de rechange, si le Oui l’emporte. « Le projet NECEC a franchi avec succès toutes les étapes réglementaires requises et représente ainsi la meilleure option, tant sur le plan économique qu’environnemental, pour répondre aux exigences du contrat qui finance cette infrastructure », a fait savoir la société d’État.

La question no 1 du référendum :

Do you want to ban the construction of high-impact electric transmission lines in the Upper Kennebec Region and to require the Legislature to approve all other such projects anywhere in Maine, both retroactively to 2020, and to require the Legislature, retroactively to 2014, to approve by a two-thirds vote such projects using public land ?

Traduction libre : Voulez-vous interdire la construction de lignes de transmission électrique à haute tension dans la région de la Haute-Kennebec et exiger que la législature approuve tous les autres projets de ce type partout dans le Maine, rétroactivement à 2020, et exiger que la législature, rétroactivement à 2014, approuve par un vote des deux tiers de tels projets utilisant des terres publiques ?