La Corporation des maîtres électriciens du Québec (CMEQ) se joint au concert de critiques envers la Régie du bâtiment du Québec (RBQ). Constatant la rareté des inspections dans son domaine, elle veut s’en charger elle-même et assure pouvoir en faire près de 10 fois plus qu’en ce moment, pour moins cher.

Hugo Joncas
Hugo Joncas La Presse

Si le gouvernement lui confiait la tâche de chien de garde des travaux dans son champ de compétence, la CMEQ assure qu’elle pourrait faire passer de 4055 à 38 749 le nombre d’inspections réalisées chaque année.

Le Québec accuse un important retard en la matière, selon les chiffres qu’a rassemblés le cabinet Raymond Chabot Grant Thornton (RCGT) à la demande de la corporation. L’Ontario, par exemple, réalise 120 fois plus d’inspections. Tous les chantiers y font l’objet de vérifications, notamment électriques, à chaque étape des travaux.

« Ça fait des années qu’on le déplore. Comparé aux autres provinces, on n’est pas là. On n’est même pas comparable. L’Ontario est à 485 000 inspections ! On est les parents pauvres », s’indigne Julie Sénécal, directrice générale par intérim de la CMEQ, en entrevue avec La Presse pour présenter son plan d’inspection.

Ici, seulement 20 % des entrepreneurs électriciens sont visités d’une année à l’autre, selon les chiffres de la RBQ.

L’Alberta, avec une population deux fois moindre, compte cinq fois plus d’inspecteurs que le Québec dans le domaine électrique, note une étude d’opportunité qu’a produite le cabinet RCGT au sujet du modèle que propose la CMEQ.

« Par contre, on est les champions des incendies ! », souligne Julie Sénécal.

Selon un premier rapport de RCGT produit pour la CMEQ en 2018, des incendies ont eu lieu dans 18 logements sur 1000 en 2014 au Québec, un ratio deux fois plus élevé qu’en Ontario.

« Selon le ministère de la Sécurité publique, 35 % des incendies sont d’origine électrique », dit la directrice générale, qui croit que ce triste constat est directement lié à la rareté des inspections dans son domaine.

Plus pour moins cher

Les membres de la corporation envoient pourtant des sommes considérables à la RBQ pour financer ces vérifications. « On paie 23 millions ! Ces sommes-là sont déjà à la Régie, mais elle en dépense 4,1 [dans les inspections électriques]. Où est passé le reste ? », demande Julie Sénécal.

Pour parvenir à en faire beaucoup plus avec moins, la CMEQ propose un système de « cotes » pour les entrepreneurs électriciens. Après deux premières années d’inspections en vertu du nouveau régime, ceux qui ont les meilleures évaluations seraient inspectés moins souvent et paieraient moins cher pour les financer. Mais tout le monde recevrait au moins cinq visites par an.

Le nombre d’inspections serait aussi modulé en fonction de la taille de l’entreprise de services électriques concernée. Pour la catégorie « très grande entreprise », la CMEQ propose au moins 15 inspections par an, et jusqu’à 112 pour les pommes pourries.

PHOTO ALAIN ROBERGE, ARCHIVES LA PRESSE

Nous, notre système coûterait 15 millions au lieu de 23. On économise presque 10 millions par année pour passer de 4000 à 38 000.

Julie Sénécal, directrice générale par intérim de la CMEQ

Cette cible peut paraître considérable, mais elle « reste inférieure à celle des autres provinces canadiennes observées dans cette étude », souligne l’étude d’opportunité de RCGT. Elle ne permettrait pas d’inspecter tous les chantiers, tel que le réclament plusieurs organisations liées à la construction, comme l’Ordre des ingénieurs du Québec.

Le nouveau modèle ferait toutefois en sorte que tous les électriciens seraient inspectés, dit Julie Sénécal. « Je ne vois pas pourquoi ce ne serait pas une solution envisagée. »

En réservant les sommes prélevées à des inspections électriques, RCGT estime que la CMEQ pourrait embaucher une centaine d’employés supplémentaires pour faire le travail.

Pour l’instant, « l’argent sert à financer les inspections dans d’autres secteurs de la construction », dit Nicolas Plante, associé chez RCGT et auteur de l’étude d’opportunité.

Réaction tardive à Québec

Avant la sortie publique de la CMEQ mercredi, Julie Sénécal n’a pas eu l’impression d’une oreille attentive du côté de la ministre des Affaires municipales et de l’Habitation, Andrée Laforest.

En juin, la corporation a voulu présenter le rapport de RCGT au gouvernement.

PHOTO JACQUES BOISSINOT, ARCHIVES LA PRESSE

Andrée Laforest, ministre des Affaires municipales et de l’Habitation

« J’ai parlé de ça avec Mathieu Noël, le directeur de cabinet adjoint de Mme Laforest. Il nous a dit que le rapport avait été transmis à la Régie, qui communiquerait avec nous », dit Julie Sénécal.

La ministre a donc remis à la RBQ un rapport sur l’inefficacité… de la RBQ. « On ne pense pas que c’est le bon organisme pour régler ça », déplore la directrice générale.

Selon elle, « le gouvernement n’a pas la volonté de modifier la situation actuelle ».

Joint par La Presse, le cabinet d’Andrée Laforest assure qu’« au contraire, il y a une réelle volonté politique d’améliorer les mécanismes en place et, pour ce faire, il faut travailler en collaboration ». Après les questions de notre journaliste au cabinet, le gouvernement a finalement recontacté la CMEQ.

« Aujourd’hui, on a eu une communication, et M. Noël m’a mentionné qu’une rencontre aurait lieu rapidement », dit Julie Sénécal.

La ministre a réagi par courriel à la proposition des maîtres électriciens.

« J’ai pris connaissance du rapport de la CMEQ avec intérêt et j’ai tenu à les rencontrer, afin de déterminer ce qui pourrait être fait pour améliorer la situation », a déclaré Mme Laforest.

Elle dit vouloir « faire les changements nécessaires, afin de bien protéger les Québécois ».

Rien dans la réponse de la ministre ne laisse cependant penser qu’elle compte accéder à la demande de la corporation et lui confier les inspections électriques.

Un gouvernement « proactif », selon la ministre

« Plusieurs propositions de la CMEQ sont intéressantes et c’est pourquoi j’ai demandé à la RBQ de trouver des solutions, en collaboration avec la CMEQ, pour augmenter rapidement le nombre d’inspections effectuées », affirme la ministre.

Andrée Laforest assure que le gouvernement Legault est « proactif » dans ce dossier.

« Depuis 2018, je me suis aussi assurée de créer 130 nouveaux postes pour réaliser davantage d’inspections et d’enquêtes et chose certaine, un vent de changement positif souffle à la RBQ avec notre gouvernement », affirme le courriel qu’a fait parvenir son cabinet.

Conversion tardive, juge Julie Sénécal, qui note que la Régie est restée muette sur la question des inspections dans sa réaction au rapport de la vérificatrice générale, en juin dernier. Le document dénonçait pourtant les trop rares visites que réalise l’organisme sur les chantiers.

La RBQ écorche le rapport

À la RBQ, le porte-parole Sylvain Lamothe convient que l’étude de RCGT contient « des pistes de solution intéressantes ».

La Régie met toutefois en doute les chiffres que le cabinet a colligés pour la CMEQ. Selon l’organisme, le cabinet aurait dû ajouter aux dépenses en inspections électriques de 4,1 millions d’autres sommes liées à la réglementation, aux enquêtes sur des travaux électriques, à l’administration et aux affaires juridiques.

Combien ? « Je n’ai pas la ventilation », dit le porte-parole.

Les chiffres qu’a utilisés RCGT sont pourtant ceux que la vérificatrice générale a publiés en juin. Son rapport soulignait de graves lacunes dans les inspections de la RBQ et une tarification qui « ne permet pas d’arrimer ses revenus » aux dépenses des différents métiers.

Une version précédente de ce texte faisait référence à Raymond Chabot plutôt que Raymond Chabot Grant Thornton.