Comment distinguer le vrai du faux dans ce foisonnement de produits d’investissement qui s’affichent ou se prétendent de l’économie durable, verte ou encore de l’investissement responsable ? D’autant que les normes réglementaires à cet égard tardent encore à se mettre en place parmi les régulateurs des principaux marchés de produits d’investissement destinés aux particuliers.

Publié le 8 août 2021
Martin Vallières
Martin Vallières La Presse

Investissement responsable ? Économie durable ? Gestion de fonds ESG (environnement, société, gouvernance) ? Ce mouvement devenu très fort dans le secteur des grands investisseurs institutionnels attire de plus en plus l’attention (et les capitaux !) des petits investisseurs.

Et pour répondre à cette demande, les entreprises de services financiers multiplient les lancements et les modifications de produits d’investissement sous l’une ou l’autre des étiquettes tendance avec les normes ESG.

Selon un relevé de la firme d’analyse Morningstar, dans le seul marché canadien des produits d’investissement pour les particuliers, il s’ajoute une vingtaine de fonds de type ESG par trimestre en moyenne. Et durant le premier trimestre de l’année, ces fonds d’investissement de type ESG – des fonds communs et des fonds négociés en Bourse (FNB) – ont attiré quelque 5,3 milliards en nouveaux capitaux, soit 2 milliards de plus qu’au trimestre comparable au début de l’année 2020.

PHOTO MARTIN TREMBLAY, ARCHIVES LA PRESSE

François Bourdon, associé directeur de la firme montréalaise Technologies financières SMS, spécialisée en analyse-conseil en gestion de portefeuille de type ESG

Pour le moment, tant qu’il n’y a pas de normes réglementaires spécifiques à leur égard, tous les fonds d’investissement peuvent s’autoproclamer en gestion de type ESG ou d’économie verte sans devoir se soumettre à une validation externe et officielle.

François Bourdon, associé directeur de la firme montréalaise Technologies financières SMS, spécialisée en analyse-conseil en gestion de portefeuille de type ESG

M. Bourdon est aussi un ex-chef de placements chez Fiera Capital.

« Pour les particuliers, ça se traduit par un risque grandissant de subir les effets du “green-washing” [écoblanchiment] dans le marketing et la commercialisation de ces produits d’investissement », poursuit-il.

PHOTO BENEDICTE BROCARD, FOURNIE PAR ADDENDA CAPITAL

 Delaney Greig, directrice à l’investissement durable chez Addenda Capital

« Au rythme où se développe l’offre de fonds d’investissement qui s’affichent aux principes de type ESG et d’économie durable, et faute de normes réglementaires adaptées à cet effet, les particuliers sont de plus en plus susceptibles de s’égarer dans le “green-washing” », signale aussi Delaney Greig, directrice à l’investissement durable à la firme montréalaise Addenda Capital, qui gère 37 milliards en actifs financiers pour des investisseurs institutionnels et des gestionnaires de fonds.

Cela dit, il y a de l’espoir dans l’horizon réglementaire pour les particuliers qui veulent orienter de plus en plus leurs portefeuilles vers des placements de type ESG.

Entre autres, depuis le printemps, l’Union européenne a commencé l’implantation progressive de nouvelles normes spécifiques aux produits d’investissement en matière de divulgation et de conformité aux critères de type ESG et d’économie verte.

Désignées par le sigle SFDR, pour « Sustainable Financial Disclosure Regulations », ces normes européennes sont considérées comme une avancée significative parmi les principales économies développées afin de corriger les insuffisances réglementaires en matière de fonds d’investissement qui prétendent répondre aux normes ESG.

J’espère que ces normes SFDR en Europe traverseront l’Atlantique afin d’inspirer les principaux régulateurs des produits d’investissement au détail aux États-Unis et au Canada qui s’affichent aux normes ESG.

François Bourdon, associé directeur de Technologies financières SMS

« Ça rendrait la situation beaucoup plus limpide, plus normalisée et plus claire pour les particuliers. Ça refléterait aussi un peu ce qui s’est mis en place parmi les grands investisseurs institutionnels depuis quelques années. »

Par ailleurs, le secteur des fonds d’investissement anticipe la publication à l’automne par le CFA Institute, l’Institut des analystes financiers certifiés, de nouvelles normes de divulgation d’informations de type ESG pour les gestionnaires et les promoteurs de produits d’investissement.

Même s’il s’agit d’un processus d’autoréglementation et d’application volontaire parmi les professionnels en gestion d’actifs financiers, cet énoncé de normes de la part d’une organisation réputée comme le CFA Institute pourrait changer la donne en matière de divulgation de conformité aux normes ESG et d’investissement responsable.

Marie-Justine Labelle, chef des pratiques en investissement responsable au Mouvement Desjardins

Mais en attendant la mise en place d’un encadrement réglementaire plus spécifique et mieux surveillé, « les particuliers qui veulent orienter leurs placements en fonction de leurs préoccupations en matière de développement durable, d’économie verte ou de responsabilité sociale doivent vraiment s’informer au-delà des apparences et des étiquettes de ces produits d’investissement », signale Mme Labelle.

« Avec l’aide d’un conseiller financier compétent, il faut vraiment lever le capot de ces produits d’investissement afin de bien comprendre l’approche et les pratiques de leurs gestionnaires, en fonction des étiquettes qu’ils affichent dans la promotion de leurs produits. »

Chez la firme new-yorkaise ClearBridge Investments, une spécialiste de longue date de la gestion de fonds aux normes ESG, avec 184 milliards US en actifs sous gestion provenant d’investisseurs institutionnels, la directrice Mary Jane McQuillen reconnaît d’emblée le défi pour les particuliers de s’y retrouver dans le marché effervescent des produits d’investissement qui s’identifient aux normes ESG et d’économie verte.

« Ces produits d’investissement sont plus diversifiés et plus accessibles que jamais auparavant. En contrepartie, face à leur stratégie de promotion de plus en plus poussée, c’est aussi devenu plus important pour les particuliers de chercher à distinguer le vrai du faux parmi ces produits avec une étiquette liée aux normes ESG », indique Mme McQuillen, lors d’une entrevue avec La Presse.

D’ailleurs, cette analyste et gestionnaire de portefeuille dotée de 25 ans d’expérience en investissements ESG a quelques conseils pour les particuliers québécois.

PHOTO FOURNIE PAR MARY JANE MCQUILLEN

Mary Jane McQuillen, directrice de la firme new-yorkaise ClearBridge Investments

Au-delà des rendements et des frais de gestion concurrentiels, pour être crédibles en matière de critères ESG, un produit d’investissement et ses gestionnaires devraient avoir une feuille de route d’au moins 5 ans, sinon 10 ans en gestion d’actifs vraiment spécialisée aux critères ESG.

Mary Jane McQuillen, directrice de la firme new-yorkaise ClearBridge Investments

Par conséquent, les particuliers devraient se méfier des produits d’investissement qui ont ajouté l’étiquette ESG à leur nom pour repositionner leur marketing dans la « tendance ESG » ou « verte ».

De même, explique Mme McQuillen, il faut se méfier des produits d’investissement qui ont récemment ajouté un gestionnaire identifié aux normes ESG à leur équipe de gestion déjà établie dans un segment plus généraliste des marchés financiers.

Par ailleurs, la directrice de ClearBridge Investments suggère aux investisseurs de porter attention au type de gestionnaire derrière un produit d’investissement qui s’affiche aux normes ESG.

« Les fonds communs d’investissement qui sont dirigés par des gestionnaires expérimentés de longue date aux normes ESG, avec les moyens et les compétences pour effectuer un suivi attentif de conformité auprès des entreprises où leur fonds est investi, sont plus habilités à combler les attentes des particuliers en matière de placements en économie durable et écoresponsable, indique Mme McQuillen.

« En contrepartie, les fonds de type FNB [fonds négociés en Bourse] qui sont davantage en gestion passive ou indicielle et qui s’identifient aux normes ESG sont souvent beaucoup moins habilités à assurer un suivi spécifique de conformité auprès des sociétés dont leur fonds détient des actions. »

Une version antérieure de ce texte identifiait de façon erronée la firme montréalaise Technologies financières SMS, spécialisée en analyse-conseil en gestion de portefeuille de type ESG, dont François Bourdon est associé directeur. Nos excuses.