La Banque d’Angleterre a annoncé le 7 juin qu’elle songeait à encadrer l’utilisation des stablecoins. Qu’est-ce que les stablecoins ? À quoi servent ces cryptomonnaies encore peu connues du public et comment fonctionnent-elles ? Explications.

Rafael Miró
Rafael Miró La Presse

Qu’est-ce qu’un stablecoin ?

Les stablecoins, ou cryptomonnaies stables, sont des cryptomonnaies conçues pour avoir un cours fixe, et donc pour pouvoir être utilisées sans crainte d’une hausse ou d’une chute soudaine de valeur comme c’est souvent le cas avec le bitcoin, par exemple. Comme les autres cryptomonnaies, elles sont émises par des entreprises privées et n’ont pas cours légal.

Comment fonctionnent les stablecoins ?

La plupart des entreprises qui émettent des cryptomonnaies stables amarrent leur prix à ceux d’actifs plus tangibles, comme des métaux précieux ou des devises nationales. En règle générale, elles affirment disposer de réserves suffisantes pour pouvoir racheter les stablecoins à quiconque le demande. Ainsi, plusieurs cryptomonnaies stables valent exactement 1 $ US, car il est possible à tout moment de les revendre à l’entreprise qui les a émises au prix de 1 $ US. C’est le cas du Tether, la plus populaire des stablecoins et la troisième cryptomonnaie en importance.

À quoi servent les stablecoins ?

« Les stablecoins apportent un confort aux gens qui veulent utiliser des devises numériques, qui ont certains avantages, sans avoir à subir les aléas de leurs fluctuations », estime Simon Dermarkar, professeur au département des sciences comptables à HEC Montréal. Contrairement à d’autres cryptomonnaies, comme le bitcoin, les stablecoins font très peu l’objet de spéculation car, par définition, leurs cours ne bougent presque pas. « De toute évidence, les gens qui achètent des stablecoins ne cherchent pas à spéculer sur une prise de valeur du dollar américain, par exemple », indique Simon Dermarkar. À l’heure actuelle, les cryptomonnaies stables sont surtout utilisées sur les sites d’échange de devises virtuelles : les utilisateurs qui spéculent sur les autres cryptomonnaies les utilisent pour éviter d’avoir à convertir leurs fonds en argent véritable, plus coûteux et complexe à utiliser en ligne.

Pour le moment, les stablecoins ne servent pas à grand-chose au commun des mortels. Comme pour le reste des cryptomonnaies, rares sont les commerçants ou les détaillants en ligne qui les acceptent. « Je ne vois pas trop pourquoi quelqu’un voudrait tellement éviter d’utiliser le système bancaire classique, à moins d’avoir quelque chose à cacher », résume Pascal Bédard, économiste et chargé de cours à l’Université du Québec à Montréal. Pour Simon Dermarkar, les cryptomonnaies stables auraient tout de même l’énorme avantage de pouvoir s’échanger sans intermédiaires, sans frais et partout sur la planète, à la différence de l’argent classique.

Les stablecoins sont-elles sécuritaires ?

Si l’on pouvait se fier aux réserves mises de l’avant par les entreprises émettrices de stablecoins, celles-ci seraient en théorie aussi sécuritaires que les devises réelles sur lesquelles elles sont fixées. Or, il n’existe pas de réglementation qui encadre les cryptomonnaies stables et leur fiabilité. « Tant que ça ne sera pas des institutions réglementées, il risque d’y avoir un flou quant à la transparence de ces réserves », indique Simon Dermarkar.

Des scandales ont déjà éclaté autour des réserves supposées des stablecoins. La plateforme d’échange Bitfinex, qui a développé le Tether, n’a jamais été capable de prouver hors de tout doute qu’elle disposait vraiment de réserves suffisantes pour rembourser tous ses utilisateurs. Elle a aussi été accusée en 2018 d’avoir fait frauduleusement monter le cours du très connu bitcoin en émettant des Tether vides pour en acheter d’immenses quantités.

Comme les cryptomonnaies n’ont pas cours légal, leurs utilisateurs auraient très peu de recours si l’entreprise devait faire faillite ou échouer à garder les cours stables. « Elle est vide, la promesse, parce qu’il n’y a personne qui paye un prix si ça arrive », indique Pascal Bédard. C’est pourquoi la Banque d’Angleterre a déclaré qu’elle envisageait de réguler l’utilisation de cryptomonnaies stables, si jamais leur utilisation se répandait.

Quel avenir pour les stablecoins ?

Si les stablecoins demeurent pour le moment assez ésotériques, elles pourraient rapidement devenir plus accessibles si de grandes entreprises commencent à émettre leurs propres cryptomonnaies. Déjà, Facebook prépare depuis 2018 sa propre cryptomonnaie stable, en collaboration avec d’autres entreprises comme Uber, Shopify et Spotify. Le Diem, qui sera supporté par des réserves d’argent et d’obligations, permettra aux plus de 2 milliards d’utilisateurs de Facebook de s’envoyer de l’argent partout dans le monde, sans autre intermédiaire que le réseau social.

La chaîne de blocs, la technologie derrière les cryptomonnaies stables, pourrait aussi être prometteuse pour les banques centrales. « Ça n’est pas possible de parler pleinement des stablecoins sans considérer les monnaies numériques en développement ou sur le point d’être émises par les banques centrales », indique le professeur Simon Dermarkar. Une monnaie virtuelle émise par un pays serait beaucoup plus sécuritaire, d’après lui, que les monnaies actuellement émises par les entreprises privées.

— Avec l’Agence France-Presse et The Economist