La Ville de Montréal a décidé de limiter la hauteur des constructions au sud-est du centre-ville en réponse à une recommandation de l’Office de consultation publique de Montréal (OCPM) de mars 2021. Or, cette recommandation s’appuie sur des avis passés de l’Ordre des architectes qui ne reflètent plus sa position officielle depuis la mi-2019, a constaté La Presse.

André Dubuc
André Dubuc La Presse

La question de la densité au centre-ville et aux alentours fait débat au moment où l’accessibilité au logement se dégrade et que l’agglomération assiste, impuissante, au départ chaque année de dizaines de milliers de ses résidants vers des villes de banlieue des deuxième et troisième couronnes.

L’OCPM a tenu des consultations sur le projet de programme particulier d’urbanisme (PPU) des Faubourgs à l’automne 2020. Sur la question des hauteurs, le projet de règlement de la Ville à l’étude proposait d’autoriser des constructions de 65 mètres dans la partie sud du territoire, essentiellement le site de Radio-Canada, celui de la brasserie Molson et celui de la Porte Sainte-Marie (à l’est de Jacques-Cartier), avec des exceptions à 80 mètres pour certains îlots.

Il faut compter généralement environ 3 mètres par étage pour les tours d’appartements. Donc, 65 mètres donnent entre 20 et 23 étages et 80 mètres, entre 25 et 28 étages. Comme point de comparaison, la tour de Radio-Canada culmine à 100 mètres dans le secteur en question.

Au terme de la consultation publique de l’automne 2020, l’OCPM recommande, « pour créer une densité douce et conviviale », l’abaissement des hauteurs à 45 mètres pour le sud du territoire plutôt que 65 mètres et aucun terrain à 80 mètres. Il en fait même la recommandation numéro un de son rapport paru en mars 2021.

L’OCPM appuie sa recommandation sur deux éléments. Ses commissaires Isabelle Beaulieu, Luba Serge et Éric Cardinal évoquent d’abord la silhouette de la ville de Montréal, telle qu’inscrite au Plan d’urbanisme de la Ville de Montréal et au Schéma d’aménagement de l’agglomération de Montréal. En gros, les hauteurs au centre-ville épousent le dénivelé du mont Royal.

Ensuite, les commissaires se réfèrent à la position de l’Ordre des architectes du Québec (OAQ) sur la densité telle qu’elle avait été exprimée lors de consultations publiques antérieures. En 2016, puis en mars 2019, l’OAQ avait prôné la construction d’immeubles résidentiels de trois à six étages au centre-ville et dans le secteur des Faubourgs et décourageait la construction de tours résidentielles.

« Le point de vue de l’Ordre a changé là-dessus, indique le président de l’Ordre des architectes, Pierre Corriveau, à qui La Presse a demandé des explications. [La position antérieure] est le rejet d’un schème [la tour résidentielle] qui est possible et qui peut être très bien, poursuit-il. La dénonciation à l’époque était peut-être maladroite, mais on s’est amendé depuis. »

Le président, qui a été élu en juin 2019, se dit surpris que l’OCPM s’appuie sur cette position caduque dans son rapport de 2021, puisque l’OAQ avait fait parvenir une lettre non équivoque à l’OCPM en juillet 2019 lui signifiant que son avis sur la densité avait évolué. Cette lettre peut d’ailleurs être consultée sur le site de l’OCPM.

L’OAQ a tenu un forum sur la densité en novembre 2019 pour préciser sa position, qui ne rejette plus d’emblée la construction de tours résidentielles.

« La densification est extrêmement importante, dit M. Corriveau. Elle est positive à plusieurs égards, entre autres pour réduire l’étalement urbain. Une densité bien conçue et bien pensée qui répond à l’ensemble des besoins des habitants est positive pour la qualité de vie des gens », soutient-il.

Le rapport de l’OCPM de mars 2021 ne fait aucunement mention de la correspondance de l’Ordre de juillet 2019.

« L’Ordre n’aurait pas dû être cité »

« Effectivement, l’Ordre des architectes n’aurait pas dû être cité, reconnaît Luc Doray, porte-parole de l’OCPM, questionné par La Presse. Dans notre rapport, on cite un passage pour lequel l’Ordre nous avait dit, dans la consultation d’avant, de ne pas en tenir compte. Cette citation n’aurait pas dû être là. »

Les équipes de l’OCPM changent du tout au tout d’une commission à l’autre, dit M. Doray, qui plaide l’erreur de bonne foi. Les commissaires avaient lu le mémoire original de l’Ordre, mais n’avaient pas pris connaissance de la lettre, qui ne se trouvait pas au même endroit. « C’est peut-être une faiblesse de notre documentation », laisse-t-il échapper. L’Office n’entend toutefois pas modifier son rapport pour autant.

Le rapport de l’OCPM basé sur des prises de position dépassées a eu son influence. À sa suite, la version finale du PPU abaisse à 65 mètres la zone de hauteur de 80 mètres.

Réduire le zonage en hauteur peut sembler anodin pour le profane, mais pour le promoteur, ça se traduit par plus d’emprise au sol, par moins d’espaces verts et par des trottoirs plus étroits.

« Le PPU des Faubourgs est un exemple où la Ville enlève de la créativité et force l’étalement du développement au sol », a expliqué dans un récent entretien avec La Presse Roger Plamondon, président du conseil de l’Institut de développement urbain du Québec.

Il est néanmoins toujours possible pour un promoteur de demander une dérogation en surhauteur à l’administration municipale, conditionnelle à des contreparties et à l’acceptabilité sociale du projet. C’est du cas par cas.

La densité pour combattre les GES

Pour l’organisme Vivre en ville, qui prône une densité à échelle humaine dans les quartiers centraux, des constructions de 20 ou de 25 étages bien pensées devraient être permises dans des secteurs ciblés comme le centre-ville ou les abords de stations de métro et de gares du REM. « Construire plus d’unités [dans ces secteurs] et parfois construire en hauteur peut contribuer à diminuer l’étalement urbain. Ces gens qui y habitent deviennent moins dépendants de la voiture. C’est une bonne manière de réduire les gaz à effet de serre », dit Christian Savard, DG de l’organisme.