« À la réception, quand les poulets vivants arrivent, on les accroche à raison de 220 à la minute. L’hiver, c’est assez tempéré. Mais l’été, avec la canicule, on travaille à 30-35 degrés, avec l’humidité, à la noirceur, dans la poussière. On se fait déféquer dessus par les animaux, ça arrive souvent. »

Nathaëlle Morissette
Nathaëlle Morissette La Presse

C’est en ces mots qu’un délégué syndical et travailleur à l’usine d’Exceldor de Saint-Anselme depuis plus de 30 ans, qui préfère taire son nom par crainte de représailles, a décrit à La Presse le quotidien de ses collègues qui accueillent les oiseaux vivants pour les faire entrer dans l’usine. La grève impliquant 550 travailleurs dure maintenant depuis un mois, paralysant les activités d’un des plus importants abattoirs du Québec. Dans cette usine de Chaudière-Appalaches, il se transforme normalement 1 million de volailles par semaine. Si le conflit perdure jusqu’à vendredi, 1,5 million d’oiseaux auront été euthanasiés, selon les données fournies par l’entreprise.

Or, cet employé, qui dénonce lui aussi le gaspillage alimentaire, refuse que les travailleurs portent le blâme pour ces euthanasies. Il déplore le fait que les syndiqués « passent pour les méchants depuis quatre semaines ». Selon lui, les travailleurs ont plusieurs raisons de rester sur leurs positions et de refuser l’arbitrage proposé par le ministre du Travail, Jean Boulet. Rappelons que la partie patronale a, pour sa part, accepté de s’engager dans cette voie, alors que le syndicat préfère poursuivre le processus de médiation.

Plusieurs séances de discussion ont eu lieu avec la médiatrice, nommée par le ministre au début du mois de juin. Mardi, en fin de journée, elle a rencontré séparément les deux parties. « Nous attendons un retour de la conciliatrice sur les points discutés, a indiqué Roxanne Larouche, porte-parole du Syndicat des travailleurs et travailleuses unis de l’alimentation et du commerce (TUAC), en soirée. Nous ne savons pas à quel moment nous aurons des nouvelles. » Du côté d’Exceldor, on a décidé de ne pas faire de commentaire.

PHOTO JACQUES BOISSINOT, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Jean Boulet, ministre du Travail et de l’Emploi

Le ministre du Travail et de l’Emploi, Jean Boulet, a convoqué la direction d’Exceldor et le syndicat des TUAC à son cabinet de Québec mercredi matin. Il l’a lui-même fait savoir sur Twitter, mardi soir, en ajoutant que « les deux parties ont tous les outils pour régler ce conflit » de travail. « Le gaspillage alimentaire doit cesser », a-t-il ajouté.

« Ce n’est pas une game de salissage »

Sylvain Lachance, travailleur affecté au lavage de plats servant à livrer le poulet chez les clients, partage le point de vue de son collègue et estime que les syndiqués n’ont pas à porter le chapeau pour tout ce qui se passe.

Ce n’est pas une game de salissage qu’on veut faire nous autres comme syndicat envers l’employeur, soutient celui qui a 40 années de service. S’il y a une grève aujourd’hui, ce n’est pas juste le monétaire et les conditions de travail, c’est aussi la gestion de l’employeur.

Sylvain Lachance, qui a 40 années de service

« [Les patrons] sont assis à la chaleur l’hiver et à l’air climatisé l’été, cite-t-il en exemple. Nous, on travaille entre 0 et 4 degrés Celsius sur les départements réfrigérés. À la chaîne et à la réception, ils ont chaud l’été. Ça fait des années qu’on demande de climatiser les départements qui sont trop chauds. »

« Ils ont modernisé les endroits où l’on garde la volaille avec des gros ventilateurs. Je peux vous dire que la volaille est bien, mais les travailleurs [le sont] un peu moins. »

Il y a aussi le service de l’emballage, où les employés doivent suivre une cadence imposée. « T’as pas le choix, il faut que tu suives la cadence, une cadence imposée. Si tu ne suis pas, tu vas avoir un avis disciplinaire », souligne pour sa part le délégué syndical.

Les deux hommes, qui ont travaillé dans presque tous les services de l’usine, dénoncent par ailleurs le nombre beaucoup trop élevé d’avis disciplinaires donnés par des superviseurs qui auraient peu de connaissances en gestion des ressources humaines. « Ils ont la manie d’engager des superviseurs ou des chefs de production qui n’ont pas d’expérience en gestion des ressources humaines, affirme Sylvain Lachance. Au siège social, on a eu des bonnes rencontres. Mais sur le plancher de l’usine, c’est là que les problèmes sont. »

On a des mesures disciplinaires pour des 30 secondes ou 1 minute de retard, indique-t-il. Depuis la COVID, on nous oblige à mettre des équipements, des équipements et des équipements. On a 7 minutes pour aller aux toilettes et 30 minutes pour dîner, et c’est rendu qu’on utilise [ce temps-là] pour répondre aux exigences patronales.

Sylvain Lachance, employé d'Exceldor

Selon eux, les conditions se sont grandement détériorées au cours des dernières années. « Quand on est arrivés là, on aimait aller travailler, on était une belle gang, raconte le délégué syndical, originaire de Saint-Anselme, dont les parents ont également travaillé à l’usine. C’est presque une histoire de famille. »

Les salaires et les assurances comptent également parmi les points de mésentente. Les syndiqués souhaitent obtenir un salaire de 25 $ l’heure. En mai, on leur aurait offert une rémunération passant de 20,71 $ à 22,51 $ l’heure. La proposition a été rejetée.

Exceldor se défend

Interpellée à la suite des témoignages de ces deux travailleurs, Exceldor a tenu à indiquer que depuis 2008, l’entreprise effectue « des sondages sur le climat organisationnel aux 3 ans [pour donner] la chance aux employés de s’exprimer sur plusieurs questions de façon totalement anonyme, explique Gabrielle Fallu, conseillère principale, communication et relations publiques, pour Exceldor. À la question : êtes-vous satisfait de la compétence et des comportements de votre supérieur immédiat, les employés syndiqués de l’usine de Saint-Anselme ont répondu qu’ils étaient satisfaits à 67 %, lors du dernier sondage effectué en 2019 », écrit-elle dans un courriel envoyé à La Presse, ajoutant dans la foulée que ces enquêtes étaient menées par une firme de psychologues externe pour assurer la confidentialité des résultats.

Aux reproches faits aux superviseurs, Mme Fallu tient à préciser qu’ils suivent un programme de formation d’Exceldor sur la gestion des ressources humaines.

En ce qui concerne les conditions des travailleurs qui réceptionnent le poulet, elle reconnaît que la chaleur est plus intense dans ce département qu’ailleurs en usine. « Nous avons en place un système de rotation de postes aux heures, donc les employés changent de position constamment, assure-t-elle. Nous avons également un système de pauses aux heures. Lorsque la température extérieure est particulièrement chaude, nous mettons en place des mesures supplémentaires. Nous offrons [par exemple] des rafraîchissements ou ajoutons une pause supplémentaire. »

Du côté du gouvernement, on souhaite que le conflit se règle au plus vite. En début de semaine, le ministre Boulet a affirmé qu’il n’aurait pas recours à une loi spéciale pour résoudre le conflit. Interrogé mardi à propos de la grève qui perdure, le ministre de l’Agriculture, André Lamontagne, a qualifié la situation de « disgrâce ». « Ce que je peux faire, c’est de faire appel à leur sens civique, à leur sens de responsabilité sociale pour régler ça, a-t-il affirmé. Un gaspillage comme ça dans une société éduquée et riche comme la nôtre, ce n’est pas acceptable. »