La nuit de jeudi à vendredi a été courte pour de nombreux producteurs qui ont tenté par tous les moyens de protéger leurs champs de la froidure, inhabituelle pour cette période de l’année, observent-ils. Certains ont déjà subi des dommages et appréhendent les nuits à venir.

Nathaëlle Morissette
Nathaëlle Morissette La Presse

« On n’a pas dormi ben, ben… », a lancé spontanément Stéphane Lamarre, copropriétaire du vignoble Château de cartes à Dunham, lorsque La Presse lui a demandé quel genre de nuit il avait passé. Dans certaines régions du Québec, le mercure est passé sous la barre du point de congélation dans la nuit de jeudi à vendredi et on prévoyait un scénario semblable pour celle de vendredi à samedi.

« Les réseaux sociaux se sont fait aller toute la nuit, raconte M. Lamarre. Entre vignerons, on se textait toutes les 10 minutes. » Chacun échangeait sur les mesures à prendre pour protéger sa culture. Sur son vignoble, il a installé des systèmes de gicleurs et allumé des feux pour préserver ses vignes. Il affirme qu’un peu moins de 20 % du total de sa culture a été endommagé. Résultat : il produira moins de bouteilles l’an prochain, une mauvaise nouvelle pour ce producteur qui peine déjà à répondre à la demande.

« Je peux déjà dire qu’il va y avoir moins de vin gris l’année prochaine. La parcelle touchée était destinée à faire à presque 100 % le vin gris. À l’œil, je sais qu’il va y avoir une bonne perte sur cette parcelle-là. » Son vin gris est produit avec des raisins noirs pressés en grappes entières comme pour faire du vin blanc. On le présente comme un rosé.

PHOTO MARTIN TREMBLAY, ARCHIVES LA PRESSE

Stéphane Lamarre, copropriétaire du vignoble Château de cartes, en avril dernier, alors qu’un autre épisode de froid inquiétait les vignerons du Québec

« Ça fait beaucoup de bouteilles de moins, poursuit M. Lamarre. Mais il y a une limite à augmenter les prix. Donc c’est sûr que ça joue directement dans le profit. Mais c’est ça, faire de l’agriculture. Il faut prendre ce que la nature veut bien nous donner. »

À près d’un kilomètre de là, au vignoble de l’Orpailleur, le cofondateur Charles-Henri de Coussergues affirme que la froidure de la nuit lui a fait perdre 15 % de la totalité de son vignoble. « À 3 h du matin, on a parti les ventilateurs, raconte-t-il. Mais on a quand même eu des dommages. Ce n’est pas catastrophique, mais on a quand même perdu un peu de raisins, ça, c’est sûr. »

PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, ARCHIVES LA PRESSE

Charles-Henri de Coussergues, cofondateur du vignoble de l’Orpailleur, en 2016

Les ventilateurs, sortes d’éoliennes qui tournent sur 360 degrés, permettent d’aller chercher l’air chaud qui est en hauteur et de chasser l’air froid au niveau du sol. « On peut gagner deux degrés et c’est souvent ce qu’il faut pour passer à travers le gel », explique M. de Coussergues. Mais cette fois-ci, ce ne fut pas suffisant pour tout sauver.

Dans la crainte de la « deuxième nuit »

Dans la même région, au Domaine l’Espiègle, le propriétaire Zaché Hall était sur le terrain à 2 h du matin pour allumer des feux dans le but de préserver ses vignes. Sa nuit blanche a porté ses fruits, mais, interrogé en après-midi vendredi, il disait appréhender la nuit à venir. « Ma production est sauve, mais on craint la prochaine nuit », confie-t-il.

PHOTO TIRÉE DE LA PAGE FACEBOOK DU DOMAINE L’ESPIÈGLE

Au Domaine l’Espiègle, des feux ont été allumés dans la nuit de jeudi à vendredi dans le but de préserver les vignes.

L’inquiétude était la même du côté de l’Orpailleur. « C’est souvent la deuxième nuit qui est la plus mauvaise, soutient Charles-Henri de Coussergues en se basant sur ses 39 années d’expérience dans le domaine viticole. La prochaine nuit, on va surveiller. »

Les fraises aussi

Par ailleurs, le gel a également nui au sommeil de certains producteurs de fraises dont les plants en fleurs sont particulièrement fragiles. Donald Pouliot, copropriétaire de la Ferme Donabelle à Coaticook, a passé la journée de jeudi à installer des toiles pour protéger ses champs. « À 3 h du matin, ça a commencé à geler, raconte-t-il. À 4 h, c’était à - 2,5 °C. »

Près de 20 % de sa production de fraises d’été a subi des dommages.

« Pour nous, toutes les pertes sont considérables, souligne-t-il. Les coûts de production sont rendus tellement élevés que chaque fois qu’on a une petite épreuve comme celle-là [c’est difficile]. »

Les producteurs interrogés ont tous affirmé qu’ils pourraient évaluer toute l’étendue des dégâts d’ici quelques jours.