Quelque 190 000 travailleurs de l’industrie de la construction pourraient tomber en grève dès vendredi. Les discussions achoppent sur la géolocalisation et le pointage électronique, qui créent des malaises chez les salariés, qui pourraient être en tout temps surveillés par leur employeur.

Isabelle Dubé
Isabelle Dubé La Presse

« Le fait de toujours se sentir surveillé par les entrepreneurs, ça entraîne une pression supplémentaire et un stress, affirme en entrevue téléphonique Éric Boisjoly, porte-parole de l’Alliance syndicale pour la construction. On est presque à la même page avec la partie patronale pour les avantages sociaux, mais on accroche sur la géolocalisation avec laquelle on veut rentrer dans la vie personnelle des gens. Mais on n’ira pas jusque-là pour signer une convention collective. »

Actuellement, les employeurs ont recours à la géolocalisation pour savoir en direct où se trouve chaque employé sur un chantier, pour vérifier s’ils sont en mouvement sur un lieu de travail et pour déterminer si un travailleur est chez lui.

Le risque d’intrusion dans la vie privée des salariés avec le pointage sur cellulaire et la géolocalisation personnelle des individus force les cinq associations représentatives de la construction à refuser la signature d’une nouvelle convention collective.

C’est sûr qu’on entend des histoires d’horreur de gens qui ont quitté des pays ou des endroits dans le monde parce qu’ils n’avaient pas de vie privée, on ne veut pas vivre ça dans l’industrie de la construction.

Éric Boisjoly, porte-parole de l’Alliance syndicale pour la construction

À cause de la géolocalisation de son cellulaire fourni par l’entreprise, un plombier a vécu un moment d’intrusion dans sa vie privée, relate à La Presse Mathieu Charbonneau, représentant syndical du conseil provincial local 144. Alors que l’employé était en congé chez son père, il a reçu un appel de son employeur. « Il lui a dit : ‟Il faudrait que tu ailles faire le call, on voit que c’est à un kilomètre d’où tu es et celui qui est en service est à 70 km. » Le gars m’a appelé pour me dire que c’était de l’intrusion directe. L’employeur n’a pas été assez allumé pour voir que le camion fourni, qui a un GPS, n’était pas au même endroit que le cellulaire. »

La majorité des plombiers ont des cellulaires fournis par leur employeur, car c’est un outil pour faire payer les clients et calculer les heures travaillées, ce qui accélère le traitement de la paie, explique le représentant syndical. Les camions munis de GPS permettent à l’employeur de répartir plus facilement les appels de service.

Toujours selon lui, un mécanicien d’ascenseur a dû se justifier auprès de son employeur parce qu’il n’avait pas bougé pendant quatre heures. Il avait choisi de laisser son cellulaire en sécurité dans son coffre à outils pour ne pas l’abîmer pendant qu’il effectuait les travaux de réparation.

Interrogé par La Presse, le surintendant d’une importante entreprise de mécanique du bâtiment, qui n’est pas autorisé à parler aux médias, a confirmé que ses collègues au poste de contrôleur surveillent de façon aléatoire les employés pour s’assurer qu’ils ne volent pas de temps. Lorsqu’ils doutent de l’honnêteté d’un employé, ils le surveillent en permanence, dit-il. C’est avec la géolocalisation que l’entreprise a donné un avertissement à un employé et en a congédié un autre.

GPS et caméra et pointage électronique

« La géolocalisation, c’est juste un autre moyen technique qui s’appelle la surveillance des personnes salariées et qui a commencé dans les années 1980 avec les caméras de surveillance », soutient Sophie Brochu, avocate en droit du travail chez Poudrier Bradet avocats.

« Les tribunaux ont déterminé maintes fois qu’un employeur ne peut pas effectuer une surveillance électronique continue à l’égard de personnes salariées, parce que c’est une atteinte importante aux droits à la vie privée et ça peut constituer une condition de travail injuste ou déraisonnable en vertu de la Charte des droits et libertés de la personne », explique-t-elle.

La géolocalisation vient avec les applications de pointage électronique. Le tribunal a statué en novembre 2020 que les employeurs ne pouvaient pas demander à leurs employés de télécharger ce type d’application sur leurs cellulaires personnels.

La partie patronale tient absolument à ce que les syndicats acceptent d’inclure dans la nouvelle convention le pointage électronique sur les cellulaires. Or, chaque fois que la technologie fait défaut, l’employé a le fardeau de la preuve, soulève le représentant syndical Mathieu Charbonneau.

« Un de nos travailleurs a voulu entrer dans Agendrix [l’une de ces applications] pour indiquer qu’il était arrivé sur le chantier, mais le réseau cellulaire ne fonctionnait pas bien. Il a réussi à 6 h 02 et le système lui a automatiquement coupé 15 minutes. L’employé n’a pas voulu se plaindre, il a peur de perdre son emploi. »

Selon Agendrix, la géolocalisation ne se fait qu’au moment du pointage et c’est impossible de la faire à d’autres moments.

Les syndicats comprennent que ce système facilite le traitement de la paie, c’est pourquoi ils proposent que les travailleurs indiquent leur arrivée et leur départ sur l’iPad, l’ordinateur ou le cellulaire du contremaître au moyen de la même application.

Cet article a été modifié depuis sa version originale pour refléter le fait que l’application d’Agendrix n’utilise la géolocalisation qu’au moment du pointage.