Avec plus de 17 500 postes vacants, les manufacturiers et exportateurs du Québec font face à une grave pénurie de main-d’œuvre et estiment qu’il est urgent d’agir afin de pourvoir des emplois essentiels à une relance de ce secteur économique.

Isabelle Massé
Isabelle Massé La Presse

Moderco a 30 postes d’opérateurs de machinerie, soudeurs et autres manœuvres à pourvoir dans ses usines de Boucherville et de Longueuil. Ces emplois peuvent convenir à des gens qui n’ont pas forcément terminé l’école secondaire, car le fabricant de cloisons mobiles se propose de former les candidats embauchés.

Or, la main-d’œuvre se fait de plus en plus rare, voire inexistante, pour bien des usines de la province. « Le plus dur, c’est d’avoir et de garder des employés pour le quart de soir, soit de 15 h à 1 h », mentionne le président Stéphan Julien.

Il ne s’en cache pas : la pénurie de main-d’œuvre fait mal. « Chercher des gens est un travail en continu, admet M. Julien. Une usine sur trois roule le soir présentement. La situation est grave, et rien ne se fait. »

Comme plusieurs, il pointe le fait que les jeunes générations n’ont pas en haute estime le travail en usine. « Leur attachement aux entreprises est inexistant, constate-t-il aussi. Ce n’est pas une fierté pour elles de travailler sur une chaîne de production. Ce n’est pas ce qu’elles recherchent. »

On n’a pas assez valorisé le travail manuel depuis 25 ans. Et la PCU [Prestation canadienne d’urgence] nous a tués. Les jeunes sont mieux dans leur sous-sol avec leurs jeux vidéo ! J’ai aussi de la misère à comprendre : les restos sont fermés, et la pénurie persiste.

Robert Bouchard, PDG de Béton préfabriqué du Lac (BPDL), qui a des usines notamment à Alma et à Drummondville

BPDL, qui doit fabriquer 4553 pièces de béton pour le Réseau express métropolitain (REM) et qui a produit 10 000 dalles de béton pour le pont Samuel-De Champlain, est notamment à la recherche de soudeurs… une rareté depuis près d’une décennie. « Nos usines produisent quand même à pleine capacité, mais pour quel effort et à quel coût ? », demande Robert Bouchard.

Immigrants à la rescousse

Comme la réception de CV fait défaut, Moderco et BPDL se sont tournées vers la force de travail immigrante. « Les Sud-Américains et Mexicains sont dévoués, reconnaissants, hyper travaillants », énumère Stéphan Julien.

« L’immigration est notre planche de salut », résume Robert Bouchard.

Mais elle vient avec des contraintes et une lourdeur administrative, aux dires des dirigeants. Ainsi que des dépenses supplémentaires. Pour faire rouler son usine de Drummondville, BPDL conduit aller-retour et quotidiennement 109 employés sud-américains installés à Montréal. « Ça nous coûte 1,5 million de dollars annuellement, affirme Robert Bouchard. Pour les trouver, on s’est débrouillés seuls. Le gouvernement nous a appelés trois ans après notre demande, pour d’autres formalités ! Une chance que les iPhone et les réseaux d’immigrants existent ! Ça a commencé dans un taxi avec mon fils qui a parlé d’un emploi au chauffeur… qui nous a trouvé 10 autres personnes. »

Moderco offre des programmes pour intégrer les travailleurs mexicains et sud-américains. « On a un plan de formation, explique Stéphan Julien. Mais la bureaucratie est très lourde, et on fait face à un problème de renouvellement de permis de travail pour des raisons obscures. Pourtant, ces gens contribuent à l’essor économique de la province. On me dit : “Il n’est pas un spécialiste, alors qu’un Québécois pourrait faire le travail.” Ça commence à être problématique. »

Croissance affectée

En attendant, Moderco estime perdre de 15 % à 20 % de contrats devant être livrés à court terme. « On pense faire nos projets de croissance ailleurs », indique par ailleurs Stéphan Julien.

Afin de cerner parfaitement, de quantifier la problématique de pénurie de main-d’œuvre, de proposer des solutions concrètes et d’inciter le gouvernement à prendre le taureau par les cornes, Manufacturiers et Exportateurs du Québec prévoit une tournée régionale (virtuelle) auprès des entreprises, du 27 mai au 23 juin. « La pénurie a encore plus d’impacts aujourd’hui, explique la PDG Véronique Proulx. D’autant plus qu’on est dans une relance. Ça aura des conséquences sur la capacité des entreprises à grandir. Il faut trouver des solutions, et ce, pour chaque région. »

Comme ses membres, elle juge la situation préoccupante, alors que le nombre d’emplois à pourvoir a augmenté de 7 % en un an. « On veut que le gouvernement, qui réitère qu’il veut hausser la richesse et les exportations, comprenne que c’est urgent de trouver des leviers pour notre secteur, lance Mme Proulx. Il parle de pénurie, de formations, de requalification, mais rien de spécifique à notre secteur ni de concret à court, moyen et long termes. Si on ne règle pas le problème, c’est toute l’économie qui va être touchée. »