Moderna, le laboratoire de Cambridge, au Massachusetts, qui produit un des vaccins contre la COVID-19, va fournir 500 millions de doses à COVAX, un programme international dont fait partie l’Organisation mondiale de la santé et dont l’objectif est d’aider les pays les plus pauvres à immuniser leurs populations.

Marie-Claude Lortie Marie-Claude Lortie
La Presse

Parce qu’actuellement, les pays les plus riches ont vraiment le haut du pavé en la matière.

Donc, quelque 34 millions de premières doses de Moderna seront livrées à COVAX au quatrième trimestre de 2021, puis le reste en 2022. Ça bouge.

Lundi, on a aussi appris que la Suède allait donner, toujours à COVAX, 1 million de doses du vaccin d’AstraZeneca. Le pays scandinave emboîte le pas à la France, qui a promis à COVAX 500 000 doses de vaccin dans le prochain mois et demi.

Bref, tranquillement, les pays développés commencent finalement à partager leurs vaccins. Il était temps.

La guérison de la planète dépend de la vaccination de tout le monde. Partout. Plus on attend pour créer cette fameuse immunité collective dont on parle depuis le début de la pandémie, plus le virus a le temps de se transformer et de répliquer à nos efforts. C’est le temps de mettre le paquet pour aider les autres.

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Je suis certaine que je ne suis pas la première à l’écrire, mais on est devant la nécessité de mettre en place une sorte de plan Marshall covidien. Tout comme il était impératif, après la Seconde Guerre mondiale, de réparer la destruction et de prévenir d’autres conflits par l’investissement, il est actuellement nécessaire d’assurer un avenir sain à la planète en injectant des fonds, des connaissances et des vaccins partout où le virus cause des dommages. Incluant dans tous les pays moins fortunés, qui n’ont pas été capables, pour le moment, d’investir massivement en vaccination.

Parce que oui, c’est formidable, vendredi les parcs de Disney ont rouvert aux États-Unis. Et lundi, la Commission européenne a proposé d’accueillir l’été prochain en Europe les touristes non européens, mais vaccinés.

Mais pendant ce temps, certains pays croulent tragiquement sous les malades et les morts, en commençant par l’Inde, qui commence à peine sa campagne de vaccination alors qu’elle produit des vaccins. Et de nombreux autres traînent de la patte, laissant ainsi le virus se propager et possiblement changer. Selon l’OMS, 80 % des vaccins injectés jusqu’à présent l’ont été dans des pays riches.

Sauf que si le virus traîne dans les pays pauvres et change et revient chez nous, toujours différent, chaque fois, cela remet en cause tous nos efforts ici. Parce que rien ne dit qu’il ne finira pas par trouver une façon de se transformer pour résister aux vaccins. Donc tant que la planète sera ronde et que les gens circuleront, et qu’il y aura danger de se contaminer les uns les autres, on ne sera pas en paix. L’immunité collective que l’on cherche, c’est pour la biosphère au complet.

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Mais comment ici, au Canada, peut-on aider ?

« Vous pouvez faire toutes sortes de choses », m’a répondu Rory Horner, qui enseigne en économie politique et mondialisation au Global Development Institute de l’Université de Manchester, au Royaume-Uni, un des spécialistes internationaux qui se penchent actuellement sur cette iniquité vaccinale.

D’abord, M. Horner ne croit pas à la nécessité immédiate de se battre pour la suspension des brevets qu’ont les entreprises pharmaceutiques et de biotech qui ont développé les vaccins. Actuellement, plusieurs pays, dont l’Inde et l’Afrique du Sud, demandent, comme ça a été fait au moment de la crise du sida avec les antiviraux, qu’on permette à tout le monde de produire les vaccins inventés depuis le début de la pandémie. L’idée étant donc d’ouvrir la porte aux versions « génériques » des vaccins, pour qu’il y en ait plus et plus vite. Plusieurs voix se font aussi entendre aux États-Unis pour que le président Joe Biden aille en ce sens, comme il l’avait promis en campagne électorale.

Mais selon le professeur, médicaments et vaccins sont deux choses différentes.

« Un vaccin, ça ne se reproduit pas du tout de la même façon qu’un médicament chimique », dit le professeur. Ça prend plus qu’une recette. C’est biologique. Ça prend de la technologie que les pays qui attendent les vaccins n’ont pas nécessairement. Ça prend aussi du temps, une autre chose rare.

« Ce n’est pas là, maintenant, qu’il faut mettre nos efforts », dit ce chercheur, qui est pourtant, généralement, affirme-t-il, en faveur de la levée des brevets pour aider les pays qui en ont besoin quand il y a urgence sanitaire. « Ça n’apporterait pas d’effets immédiats. »

Or, le monde a besoin de mesures avec des impacts rapides.

Donc, que peut faire le Canada ?

Il peut laisser des vaccins aux autres, répond en substance le professeur.

Car non seulement le Canada a commandé de très grandes quantités de vaccins, avant même qu’ils soient disponibles — nous sommes le pays avec le plus haut taux par habitant —, ce qui lui donne l’air du gros gourmand égoïste sur la scène mondiale, mais en plus il a utilisé les mécanismes de COVAX pour acheter des vaccins AstraZeneca — COVAX, dont le but était au départ d’aider les pays pas riches.

Et actuellement, en plus, on attend et on espère des vaccins des surplus américains, alors qu’on sait que l’Inde est en crise majeure et en a immensément besoin…

Et en plus, c’est en Inde qu’est situé notre fournisseur, le Serum Institute of India, qui ne peut pas livrer les vaccins canadiens prévus dans les temps planifiés, à cause de la gravité de la crise pandémique là-bas.

Donc on comprend les gens qui nous disent, vu de l’extérieur, que le Canada devrait peut-être laisser les vaccins fabriqués en Inde aux Indiens et peut-être aussi mettre la pédale douce sur ses demandes de vaccins américains.

Actuellement, il faut aider l’Inde à être vaccinée, et vite.

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En fait, on veut tous être vaccinés le plus tôt possible. On veut tous que tous nos proches le soient, que toute la population soit immunisée, pour reprendre nos vies normales.

Mais si on n’aide pas les pays en développement, nos efforts pourraient se perdre.

Les spécialistes d’épidémiologie le disent et le répètent : il faut partager.

Mais il est aussi crucial que le partage soit équitable.

Certains méritent moralement et éthiquement de donner un peu plus que d’autres.

L’homme d’affaires québécois Mitch Garber a dit à l’automne que ceux qui ont profité de la crise devaient payer un peu plus pour la reconstruction.

Le même questionnement devrait s’appliquer avec les vaccins.

Quand on lit la liste des nouveaux milliardaires de la COVID-19, qui sont autant ceux qui ont inventé les vaccins que ceux qui produisent les petites fioles de verre que tous les investisseurs qui ont amplement profité des besoins spécifiques et massifs créés par la crise, on se dit qu’il y a quand même pas mal d’argent qui pourrait être partagé de ce côté, sans que ces gens voient leur qualité de vie diminuée pour autant.

Pensons plan Marshall.

Si on ne partage pas maintenant, ça risque de coûter très cher demain.