La décision de Santé Canada, annoncée mercredi, de ne pas interdire les néonicotinoïdes – contrairement à ce qui avait été affirmé il y a deux ans – est tellement décevante que je ne sais pas par où commencer pour exprimer mon désarroi.

Publié le 2 avr. 2021
Marie-Claude Lortie
Marie-Claude Lortie La Presse

Quelle mauvaise idée !

On sait que ces pesticides sont mauvais pour l’environnement en général et pour les abeilles et autres insectes pollinisateurs en particulier.

On sait qu’ils sont pratiquement inutiles en agriculture et n’aident que marginalement les cultivateurs à augmenter leur productivité…

Vous ne saviez pas ça ?

C’est ce que disait la fameuse étude de la chercheuse Geneviève Labrie qui s’est retrouvée au cœur de l’affaire Louis Robert. C’est cette étude qu’on voulait cacher. Non pas parce qu’elle disait que les pesticides étaient néfastes. Ce n’était pas son mandat.

Ce qu’elle disait, c’est qu’ils étaient peu utiles.

Ce qui revient à dire qu’il ne vaut pas la peine qu’on prenne un risque en les utilisant.

Pourquoi, alors, devrait-on continuer de permettre leur utilisation ?

Pourquoi ?

Pourquoi est-ce que le Canada ne fait pas comme les pays européens qui ont décidé de les interdire par précaution ?

Vous connaissez ce principe, chers élus et fonctionnaires ? La pré-cau-tion. Si c’est potentiellement dangereux, on s’inquiète et on met le pied sur le frein.

Mais oui, vous le connaissez, car ce principe de précaution est bon pour ralentir la distribution des vaccins d’AstraZeneca, qui ont possiblement des effets secondaires, très rares, mais bon, ça en inquiète certains. Pourquoi est-ce que ce principe ne prend pas le dessus chaque fois qu’il est question de possibles effets sur notre santé, mais surtout sur celle de l’environnement en général et des abeilles en particulier, d’insecticides, d’herbicides, de fongicides, bref de tous les produits de synthèse dont le rôle est pourtant de tuer des insectes, des plantes ou d'autres organismes ?

Penser que ça pourrait affecter autre chose que la chose visée – mauvaises herbes, insectes nuisibles, moisissures, etc. – n’est quand même pas fou…

Pourquoi est-ce qu’émettre des doutes passe pour grano, parano, complotiste, hystérique, alors que c’est juste logique ?

Pourquoi faut-il toujours prouver que ces produits sont dangereux, vraiment dangereux, avant que des mesures soient prises ?

Car tant que la preuve n’a pas été faite au-delà de tout doute qu’il y a des effets néfastes démontrés, béton, on laisse les fabricants et les commerçants vendre ces produits.

Et par le fait même, on laisse les agriculteurs dans cet univers où ils n’ont peut-être pas plus envie que vous et moi de poivrer leurs champs avec je ne sais quelles molécules. Mais comme c’est libre, ils se disent que si tout le monde le fait, il vaudrait mieux qu’ils le fassent aussi, n’est-ce pas ?

Surtout si les scientifiques qui sont censés les aider travaillent peut-être aussi pour… les vendeurs et les fabricants de ces produits.

Non, je ne suis pas en train d’imaginer des complots.

Je suis en train de vous rappeler qu’au Québec, les agronomes, qui sont un peu les pharmaciens et les médecins de l’agriculture, peuvent aussi travailler pour ceux qui fabriquent les produits qu’ils prescrivent.

***

Combien de fois ai-je entendu des agriculteurs me dire que si ces produits chimiques douteux étaient interdits pour tout le monde, ils seraient ravis de travailler dans un monde sans pesticides, car ils sont les premiers inquiets pour leur santé. Ils y sont directement exposés.

Donc bien plus en contact que les consommateurs, qui craignent d’en voir des résidus dans leurs aliments.

D’ailleurs, ce sont eux, les cultivateurs, qui ont demandé que le parkinson soit reconnu par Québec comme une maladie du travail, pour ceux qui ont utilisé des pesticides. Et le gouvernement vient tout juste de l’ajouter à sa liste.

Alors pourquoi les utilisent-ils encore ?

À cause de la concurrence.

Si les agriculteurs sur un même marché peuvent avoir recours à ces produits, les différents acteurs ne voient pas d’autre option que de travailler ainsi, eux aussi.

Les producteurs biologiques leur diront que ce n’est pas la seule option. Que la preuve a été faite par des milliers, voire des millions de fermes de par le monde que l’utilisation de pesticides n’est pas essentielle à la prospérité agricole. Que la demande pour les produits issus de l’agriculture biologique et naturelle est en croissance forte. Qu’ils pourront se tailler une part de cet autre marché pour les produits plus « propres ».

Mais avec un peu d’empathie, on comprend ces cultivateurs non biologiques de croire qu’il faut utiliser les mêmes outils pour jouer d’égal à égal sur le marché qu’ils connaissent, où ils ont toujours été.

***

Mercredi, Santé Canada a dit qu’il y aurait certaines restrictions sur l’utilisation de certains de ces produits. Quand même.

Pourtant, il y a deux ans, le Ministère avait annoncé qu’il prônait une interdiction.

Que s’est-il passé depuis ?

Je n’ai pas la réponse à cette question.

Mais j’aimerais bien la connaître.

Qui a convaincu Santé Canada que c’était une mauvaise idée de vouloir tout interdire. Et que, contrairement à l’Union européenne, notre pays n’avait pas besoin de mesures musclées ?

Pourquoi est-ce que des documents gouvernementaux nous parlent de « projets d’acquisition de connaissances pour mieux cerner les risques associés à ces pesticides » – je cite ici textuellement le ministère de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques du Québec –, mais que jamais on n’entend des mots simples comme « non » ou « interdit » ou « risque trop élevé pour que l’on continue » ?

Qui ne veut-on pas irriter ? Pourquoi ?

Est-ce que ceux qui le savent pourraient me le dire ?