Les lecteurs m’ont écrit par dizaines pour me confirmer la lourdeur du réseau de la santé, décrit dans ma chronique « La maison des fous ». Des médecins, des infirmières, des gestionnaires, des patients, des fournisseurs : les courriels venaient de toutes parts et de toutes les régions.

Francis Vailles Francis Vailles
La Presse

Dans cette chronique, je livrais le témoignage d’un gestionnaire d’expérience, dépité par l’inefficacité du réseau. Je me demandais si cette lourdeur avait pu contribuer au malheureux bilan québécois de la pandémie.

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Karl Fournier, chef du département de chirurgie du CISSS de la Montérégie-Centre, a eu l’impression de lire dans cette chronique une description de ses semaines de travail.

« Dix à douze réunions Zoom ou TEAMS par semaine en me demandant toujours : qu’est-ce qu’on fait là ? Le modèle québécois en santé est coincé dans une sempiternelle dichotomie de croyance populaire : public, c’est bon, et privé, c’est satanique. Le modèle public est maintenant tellement lourd que de dire qu’il est accessible est devenu une mauvaise blague », m’écrit le médecin.

« Tous les jours, je rencontre des professionnels de la santé qui veulent démissionner et là, je fais de la psychothérapie de corridor qui finit par se résumer à : “Ce n’est pas en abandonnant qu’on va régler le problème.” Mais j’avoue avoir de plus en plus de difficulté à me convaincre moi-même », dit-il.

Un autre lecteur, un gestionnaire financier dans le réseau qui demande de conserver l’anonymat, me décrit l’inefficacité de la chaîne de décision. « Le directeur pose une question au coordonnateur par courriel, qui pose une question au chef de service, qui me pose la question. Et si j’ai le malheur de répondre directement au directeur par souci d’efficacité en mettant tout le monde en copie conforme, je me fais avertir par le chef. Mais en plus, le directeur répond en requestionnant le coordonnateur, qui transfère au chef, qui me le retransfère. On ne s’en sort pas. »

Hélène Tremblay, médecin dans un CHSLD, constate, comme décrit dans la chronique, que des textes venant de responsables de CIUSSS ne sont pas clairs et portent à confusion. « Personne ne conclut la même chose et personne n’est imputable. Une dilution des décisions qui coûte cher ! », dit-elle.

Le syndicalisme est devenu une partie du problème, croit un autre médecin de 30 ans d’expérience. « Je suis incapable d’aider une secrétaire compétente à garder sa place pour que nous puissions fonctionner efficacement ! Nous avons le syndicat à affronter, et les dirigeants ont peur d’affronter les syndicats. On aide des incompétents à rester en place ! », dit cette femme médecin, dont les propos l’incitent à demander l’anonymat.

Mario Martineau, médecin dans Lanaudière, se plaint de la paperasse. « Que ce soit l’informatisation, les contrats avec les GMF, les obligations avec les CISSS, il y a une perte de temps et d’argent incroyable au détriment des services directs aux patients. Les fonctionnaires (et les remplaçants continuels) n’avancent pas et ne sont évidemment que rarement imputables. C’est triste ! »

Un fournisseur du secteur privé déplore la lenteur extrême des décisions. « Nous sommes en attente depuis des semaines d’un geste simple, qui ne devrait prendre que cinq minutes, soit le déblocage d’une adresse IP. Ce geste retarde un projet majeur. Nous ne pouvons pas tester un nouveau système informatique crucial à cause de ça. Vous avez posé le bon diagnostic avec votre article, mais il exige une suite : comment remédier à la situation ? Que pourrait faire le gouvernement pour rendre tous ces gens plus performants ? Une enquête publique ? Je suis découragé », m’écrit-il.

Une employée d’expérience sur le terrain affirme que la lourdeur s’est accrue ces dernières années. « Il y a 35 ans, j’avais une gestionnaire directe qui s’occupait de tout ce qui devait être fait au niveau du département et une coordonnatrice qui gérait le côté technique-pratique sur le plancher. Depuis 15-20 ans, les processus et les procédures sont apparus, créant la “nécessité” d’ajouter tout plein de gestionnaires qui, à leur tour, ont créé d’autres processus et procédures. Et avec cette multiplication des gestionnaires, l’employé sur le plancher est bien peu considéré et consulté. La maison des fous, vous dites ? Assurément », dit cette employée, qui veut garder l’anonymat par devoir de loyauté.

L’ex-président du conseil d’administration d’un important CIUSSS de la région de Montréal juge qu’il faut bien plus que de l’argent. Selon lui, les conseils d’administration sont une « décoration », sans réels pouvoirs. Par exemple, le C.A. ne peut fixer des objectifs au PDG ou évaluer son travail, c’est la prérogative du ministre !

« J’ai constaté des failles de gestion majeures et extrêmement difficiles à corriger. Ces organismes sont des “nids” de corporatisme où chacun défend son territoire. Le pire, c’est que les gestionnaires de qualité (il y en a beaucoup) sont paralysés dans une bureaucratie indescriptible. J’y ai consacré (bénévolement) beaucoup de temps pour comprendre le système et pour constater à la fin que je ne pouvais rien faire. »

Son de cloche semblable d’un autre ex-président de CISSS, cette fois en région, qui loue aussi, par ailleurs, les compétences de sa direction générale. « Mes quatre années comme président du CISSS m’ont permis de vivre des exemples concrets de cette bureaucratie qui étouffe l’initiative et la créativité. Mon vécu de plus de 30 ans dans une entreprise privée d’envergure m’amène à affirmer que, si le réseau de la santé était une entreprise privée, il y a longtemps qu’il serait en faillite. »

François Legault, la CAQ et le ministre Christian Dubé parviendront-ils enfin à alléger notre réseau pour le rendre plus efficace et innovant ? Je vous en supplie, disent les employés.