Aucun détective, aucun espion, aucune surveillance serrée : la filature en question est plutôt une entreprise de fabrication de fil de laine fondée en 1906 – et toujours détenue – par la famille Lemieux, dans le petit village de Saint-Éphrem, en Beauce.

Marc Tison
Marc Tison La Presse

La Filature Lemieux se spécialise dans le fil pour tapis de laine haut de gamme, mais elle a traversé la crise grâce au tricot : la ferveur renouvelée des amateurs de travaux d’aiguille, piqués au vif par le confinement, a provoqué une hausse de 300 % de ses ventes en ligne d’écheveaux de laine.

En dépit de sa situation excentrée, dans la petite localité nommée en l’honneur d’Éphrem le Syrien, la Filature Lemieux est un « chef de file mondial », informait un communiqué, dans un calembour qui n’était peut-être pas involontaire.

Intrigant. Il fallait donner un coup de fil, bien sûr.

De fil en aiguille

Fondée au début du XXe siècle par le patriarche Joseph-Albert Lemieux, la Filature Lemieux s’est d’abord limitée au cardage de la laine des éleveurs locaux.

L’entreprise est passée en 1945 entre les mains de son fils Clément, qui a introduit le filage. Les trois fils (lire enfants) de ce dernier, Roland, Jean-Paul et Martin, ont pris le relais en 1964.

En 2007, Serge et Marc Lemieux, les fils de Jean-Paul, ont repris à leur tour le flambeau.

PHOTO FOURNIE PAR FILATURE LEMIEUX.

Arrière-petits-fils du fondateur, Marc et Serge Lemieux sont respectivement directeur général et président de Filature Lemieux.

Ils avaient commencé jeunes.

« J’avais 12 ans ; moi et mon frère, on jouait sur le toit de l’entreprise, raconte Serge. Mon grand-père est venu nous chercher et a dit : “J’aurais quelque chose pour vous.” »

Ils n’ont jamais cessé. Serge a maintenant 56 ans, Marc 57 ans.

« On a traversé des hauts et des bas, relate Serge. On s’est battus contre de gros joueurs à l’époque, des Dominion Textile et de gros compétiteurs américains. »

Dominion Textile a disparu. Filature Lemieux existe toujours. « On est la seule filature de laine pour fil à tapis et à tricot au Québec, et peut-être au Canada. »

Elle a survécu en se spécialisant.

Depuis les années 80, l’entreprise fabrique des fils pour des tapis de laine haut de gamme qui couvriront les planchers des casinos, hôtels de luxe, ambassades et avions d’affaires. La fibre provient du Royaume-Uni et d’Australie.

PHOTO FOURNIE PAR FILATURE LEMIEUX

Une opération de cardage chez Filature Lemieux

L’entreprise y a ajouté le fil synthétique, destiné principalement à l’équipement de nettoyage commercial – des vadrouilles avec traitement antibactérien pour usage dans les milieux hospitaliers ou les restaurants, par exemple.

Sur demande, elle produit même du fil de polypropylène pour les filtres de réacteurs nucléaires !

« Ce sont des marchés spéciaux, de petites niches, de petits lots, plusieurs variétés de couleurs », décrit Serge Lemieux.

Un chef de file mondial, disions-nous ? « En étant à l’exportation et en vendant un peu partout des produits uniques ou différents, oui, ça nous amène à nous démarquer mondialement », répond-il.

Lemieux vend son fil synthétique au Sri Lanka, dans les Antilles, en Grèce, en Australie. Et depuis 20 ans, en Chine.

Les entreprises australiennes qui ont transféré leur production chez les fabricants chinois leur ont demandé de continuer à se fournir chez Lemieux.

« Ce qui nous démarque, c’est probablement la constance de la qualité », constate le président de l’entreprise.

La crise

Les fabricants américains, qui achetaient une importante proportion de son fil de laine, ont été mis au tapis par la crise.

Avec la fermeture des hôtels, restaurants et autres cinémas, le secteur des articles sanitaires s’est effondré à son tour. « Vous imaginez tout le nettoyage qui ne s’est pas fait. Je pense qu’il s’est fait plus de désinfection que de nettoyage. »

PHOTO FOURNIE PAR FILATURE LEMIEUX

« Ce qui nous démarque, c’est probablement la constance de la qualité », constate le président de l’entreprise.

Heureusement, l’entreprise allait être soutenue par un secteur d’activité qu’on n’associe pas spontanément au dynamisme : le tricot.

À la faveur d’un regain d’intérêt pour ce productif loisir, Filature Lemieux avait ouvert en 2017 une boutique en ligne.

Le confinement au foyer a ranimé cette flamme.

« On voyait nos ventes augmenter chaque semaine », expose Serge Lemieux.

Il pouvait mesurer la nouvelle ferveur à l’accroissement des recherches d’information sur l’internet.

« On était positionné d’une bonne façon. Lorsque les gens faisaient une recherche, notre compagnie sortait rapidement. »

Les ventes en ligne ont bondi de 300 %.

Ça a aidé à passer au travers de la crise sans avoir à faire de mises à pied. C’était notre objectif primordial.

Serge Lemieux, président de Filature Lemieux

En effet, dans une Beauce étranglée par la pénurie de main-d’œuvre, tout employé mis à pied risquait de ne jamais réapparaître.

C’est là son principal défi.

L’entreprise emploie 65 personnes, dont plusieurs prendront bientôt leur retraite.

« Pour des postes journaliers, non spécialisés, c’est très difficile de recruter », dit-il.

Il a fallu faire appel aux travailleurs étrangers.

« On a cinq Colombiens, on en attend un sixième. »

Boucler la boucle

Filature Lemieux veut poursuivre sur la lancée du tricot, pour lequel elle veut développer de nouveaux fils.

« Il y a aussi un engouement pour les cafés-tricots, constate Serge Lemieux. On veut faire des partenariats avec ces gens-là. »

Il songe à retisser des liens avec les éleveurs de moutons du Québec, dans l’objectif de produire de la laine écoresponsable – une façon de « fermer la boucle », dit-il.

Ce sont de belles avenues, c’est intéressant pour nous de retourner là. Je me rappelle, étant petit, mon père m’amenait à des encans d’éleveurs de moutons. C’était énorme, le nombre d’éleveurs.

Serge Lemieux, président de Filature Lemieux

Entre-temps, les affaires se raffermissent. L’industrie américaine du tapis de laine reprend du poil de la bête.

L’apparition des variants n’a rien pour rassurer, toutefois.

« On se dit que ça va être le vaccin qui va régler la situation. »

Encore sauvé par des travaux d’aiguille.