L’affaire Mark Machin, qui s’est rendu à Dubaï pour se faire vacciner, démontre que ce genre de comportement ne passe pas dans la population, affirment des experts

Antoine Trussart Antoine Trussart
La Presse

La démission forcée de Mark Machin de son poste de plus haut dirigeant de l’Office d’investissement du régime de pensions du Canada, parce qu’il est allé se faire vacciner à Dubaï, montre bien qu’après un an de pandémie, la tolérance de la population envers les actions des hauts dirigeants est à son plus bas.

Dans le contexte d’une pandémie qui dure depuis un an et où la population se plaint du déroulement de la campagne de vaccination orchestrée par Ottawa, le message envoyé par un haut dirigeant qui coupe la file pour se faire vacciner ne passe tout simplement pas, selon les experts consultés.

Mark Machin dirigeait depuis 2016 l’équivalent canadien de la Caisse de dépôt et placement du Québec, une société de la Couronne dont le conseil d’administration est nommé par le ministre fédéral des Finances.

Il a dû démissionner vendredi dernier de son poste de PDG, après qu’il a été révélé qu’il s’était fait vacciner lors d’un voyage aux Émirats arabes unis. Il a affirmé qu’il s’y trouvait pour plusieurs raisons, dont des raisons personnelles, et pas seulement pour se faire vacciner. Il est âgé de 55 ans.

Après avoir obtenu son diplôme à l’Université d’Oxford, M. Machin a travaillé pendant 20 ans à la banque d’investissement Goldman Sachs avant de passer à l’Office d’investissement du RPC en 2011. L’Office gère des actifs de 476 milliards.

« Les hauts dirigeants doivent adopter un leadership éthique. Ils doivent être exemplaires dans leur comportement et doivent mettre en place des pratiques de gestion qui sont conformes aux valeurs de leur organisation », explique Michel Séguin, professeur au département d’organisation et ressources humaines de l’École des sciences de la gestion de l’UQAM.

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Michel Séguin, professeur au département d’organisation et ressources humaines de l’École des sciences de la gestion de l’UQAM

« On est dans une crise qui demande une concertation des comportements, ajoute M. Séguin. Chaque fois qu’un haut dirigeant n’est pas un modèle, ça donne une permission » aux citoyens de violer les règles en place.

La situation est d’autant plus délicate que les règles imposées par la Santé publique sont contestées et reposent sur des décisions individuelles que les citoyens peuvent aisément justifier, si les comportements des hauts responsables dans l’appareil gouvernemental ne sont pas alignés avec les mesures sanitaires.

Le cas de M. Machin rappelle d’ailleurs la situation des députés de divers ordres de gouvernement qui avaient quitté le pays durant les vacances de Noël. Le ministre des Finances de l’Ontario avait dû démissionner parce qu’il s’était rendu à Saint-Barthélemy, dans les Caraïbes. Le député libéral provincial Pierre Arcand avait perdu ses responsabilités dans le cabinet fantôme pour la même raison.

Un chef d’entreprise privée de Vancouver a dû démissionner, en janvier dernier, après que sa copine et lui se sont rendus au Yukon pour se faire vacciner dans une communauté autochtone en se faisant passer pour des employés locaux.

Question d’exception

Les gens qui sont dans les classes sociales plus hautes et qui ont plus de pouvoir ont plus tendance à sentir qu’ils méritent un traitement privilégié et que leurs comportements peuvent se justifier parce qu’ils sont l’exception, explique Celia Chui, professeure adjointe au département de management de HEC Montréal et spécialiste de l’éthique des entreprises.

Les privilégiés de ce monde sont habitués à pouvoir couper la file d’attente pour peu qu’ils en paient le prix, affirme-t-elle. La situation particulière de la pandémie a changé la façon dont sont perçus ces comportements.

Ça devient une réelle question éthique, plutôt que de simplement savoir si une personne peut se permettre [un meilleur traitement] ou pas. Cela devient un jeu à somme nulle.

Celia Chui, professeure adjointe au département de management de HEC Montréal

C’est-à-dire que dans un contexte de rareté des vaccins, il devient plus clair qu’une personne qui coupe la ligne d’attente pour se faire vacciner empêche une autre personne d’y avoir accès.

Les citoyens n’ont plus de tolérance envers les gens qui se croient une exception parce qu’il s’agit d’une question de vie ou de mort dans certains cas et qu’ils sont tous affectés par les mesures restrictives de la pandémie.

Bien que Mme Chui constate certainement une plus grande sensibilité aux questions éthiques dans la société en général, elle ne se fait pas aucune illusion quant aux raisons de cette indignation.

« Je crois que beaucoup de gens qui jugent [ces comportements] couperaient la file s’ils le pouvaient », conclut-elle.

Plus largement, l’exemple de M. Machin montre l’importance d’offrir des cours d’éthique organisationnelle aux gestionnaires, selon Michel Séguin, qui offre lui-même des formations de ce type.

« Les hauts dirigeants doivent être des modèles dans leur vie privée comme dans leur vie publique, affirme M. Séguin. Ils sont responsables de leurs employés. Ils doivent mettre en place les mesures de gouvernance pour que les employés respectent les règles. C’est pour ça qu’on les paie cher, ça vient avec l’emploi. »