Il y avait bien des sourires accrochés aux lèvres lundi midi dans le Vieux-Montréal. Un sentiment presque printanier malgré le froid hivernal.

Marie-Claude Lortie Marie-Claude Lortie
La Presse

On venait de sortir d’un autre tunnel. Long, sombre, étroit, sans porte de sortie ni de choix autre que simplement avancer.

Dans cet espace-temps où, en plus de la déprime traditionnelle de janvier sur fond de manque de lumière, de froid et de blues post-temps des Fêtes, on a dû encaisser les mauvaises nouvelles sur la COVID-19 et un couvre-feu à 20 h, pratiquement tous les commerces étaient fermés, sauf les épiceries et autres marchands de première nécessité.

Pour ceux qui aiment bien magasiner pendant les soldes, ce fut un non-janvier.

Pour les autres, il restait les supermarchés et quelques grandes surfaces, qui ont fait leur tri, parfois pas toujours limpide, entre l’essentiel et le non-essentiel — une chaufferette, oui, une machine à café, non ?

Mais savez-vous quoi ? On est passé à travers.

Et on a peut-être appris une chose ou deux sur la simplicité volontaire et la non-consommation.

Et enfin, lundi, les commerces dits non essentiels ont pu rouvrir. Des commerces qui ajoutent à notre qualité de vie, qui font partie de la particularité de nos milieux, de leur richesse, autant humaine que culturelle. Des lieux où on échange de l’information de façon plus complexe que sur un site web, où on voit des gens, où on leur parle. Où acheter est autre chose que cliquer sur « envoyer ».

J’en ai profité pour passer chez le coiffeur, où on m’a dit que cette pause, bien que pas souhaitée, n’avait pas été si douloureuse que ça. Six semaines ! Ce n’est pas si mal quand on pense à l’arrêt de trois mois au début de 2020.

Certes. Mais moi, ça m’a paru une éternité.

Pas parce que j’ai besoin d’aller chez le coiffeur tous les jours.

Parce que pendant ces six semaines, je me suis demandé si on faisait réellement la bonne chose de fermer ces petits commerces. Six semaines à demander à gauche et à droite : est-ce que le problème est là, chez ces petits détaillants et les autres vendeurs de services courants ?

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Je suis donc retournée me plonger dans les statistiques de l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ) pour voir où en étaient les chiffres.

Suis retournée voir où on en était avec les cas de COVID-19 dans les commerces.

Comme je l’ai déjà écrit, il n’y a pas de statistique qui compte le nombre de cas de transmission entre marchands et clients, mais il y a des statistiques sur les éclosions en milieu de travail, donc au sein des commerces, mais aussi ailleurs.

Et dans le rapport sur la dernière semaine de janvier, suis tombée sur ceci : « La proportion de milieux en situation d’éclosions dans les commerces de détail a baissé, passant de 31,8 à 21,5 sur 10 000. »

Suis tombée sur ceci aussi : « La diminution des éclosions en milieux de travail et des cas qui leur sont associés s’est poursuivie au cours de la quatrième semaine de 2021. La fin d’importantes éclosions dans deux abattoirs et dans un grand centre de distribution de biens de consommation a contribué à une part importante de la baisse observée. Le nombre de milieux en situation d’éclosion est passé de 624 à 514 (— 18 %) et les cas confirmés, de 3328 à 2822 (- 15 %). »

Autre chose intéressante, les tableaux de l’INSPQ démontrent que c’est dans le milieu manufacturier, de loin, qu’il y a le plus d’éclosions : 94,2 cas par 10 000 établissements, contre 36,3 dans le secteur « intermédiaires financiers et assurances ». Suivent les « communications et autres services publics », avec 32,4 cas d’éclosions par 10 000 lieux de travail. Ensuite, il y a le transport, l’entreposage. Puis arrivent le commerce de gros et le commerce de détail, en sixième place.

Si on épluche bien les statistiques — et j’aimerais qu’on puisse le faire avec encore plus de détails —, on réalise que ce qui est le plus risqué, côté COVID-19, c’est de travailler dans le secteur manufacturier, notamment dans le caoutchouc ou la première transformation des métaux. Matériel de transport, plastique (milieu en hausse), papier, produits électriques et électroniques (en hausse également), textile et aliments sont aussi sur les listes des secteurs touchés.

(Il serait intéressant, me demandait une lectrice, ancienne politicienne, de mettre la loupe sur ces données et de voir le sens du mot « essentiel » dans le monde manufacturier.)

Bien sûr, le monde du commerce au détail n’est pas à l’abri.

Presque 200 cas dans une soixantaine de lieux de travail à la fin de janvier.

Et ces chiffres ne disent pas ce qui serait arrivé si tous les commerces étaient restés ouverts.

Mais ce qui semble toutefois encore ressortir — malheureusement, on n’a pas les statistiques différenciant les milieux de travail dans le commerce au détail selon le nombre d’employés —, c’est que les lieux de travail où beaucoup de gens se côtoient, comme les entreprises manufacturières, semblent les plus à risque.

Imaginez si, dans le fond, on faisait mieux de garder les petites boutiques ouvertes que les grands commerces avec de gros entrepôts…

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Pour les commerçants, grands et petits, qui ont dû fermer pendant ces six semaines, les conséquences sont importantes, m’expliquait lundi Karina Serei, porte-parole du Conseil québécois du commerce au détail.

Oui, on est content de rouvrir enfin, mais les entreprises manquent de liquidités, sont prises avec des stocks qui n’ont pas été écoulés aussi rapidement qu’à la normale, malgré les efforts de nombreux commerçants pour se mettre à la vente en ligne.

Et pendant ce temps, la nouvelle marchandise saisonnière et ses factures commencent à arriver.

Le casse-tête.

Va-t-on voir arriver les faillites annoncées depuis un an ?

« Les prochaines semaines seront critiques », poursuit Mme Serei.

« Tout le monde se demande si les consommateurs seront au rendez-vous. »

Et chose certaine, ajoute-t-elle, « une troisième vague de fermeture obligatoire de ces commerces serait catastrophique ».