Discrètement, l’idée d’acheter des supermarchés mijotait depuis trois ans chez Couche-Tard, qui envisage aussi des percées dans la restauration rapide, les magasins à 1 $ et les magasins de voyageurs, en route vers son objectif de s’inscrire aux côtés d’Amazon et de Walmart parmi les plus importants détaillants du monde.

Richard Dufour Richard Dufour
La Presse

Avec une acquisition du géant français de l’alimentation Carrefour, Couche-Tard visait une ascension dans le top 5 mondial des géants du commerce de détail aux côtés des Amazon, Walmart, Costco et Kroger de la planète.

Pour parvenir à cette taille, Couche-Tard n’a pas peur de regarder ailleurs que dans le créneau des dépanneurs pour ajouter des cordes à son arc. L’intérêt pour Carrefour n’est pas un accident de parcours.

Il y a déjà quelques années que la direction songe sérieusement à exploiter autre chose que des dépanneurs. La direction ne l’avait simplement jamais révélé explicitement.

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, ARCHIVES LA PRESSE

Brian Hannasch, PDG d’Alimentation Couche-Tard

Nous avons lancé un exercice de réflexion il y a trois ans.

Brian Hannasch, PDG d’Alimentation Couche-Tard

Cet exercice, précise-t-il, a amené la direction à cibler quatre créneaux dans lesquels Couche-Tard pourrait utiliser son expertise pour élargir ses horizons de façon naturelle et complémentaire.

Ces créneaux sont la restauration rapide, les magasins à 1 $, les magasins de voyageurs (dans les aéroports et les gares, par exemple) et l’épicerie.

Dans le cas des magasins à 1 $, Brian Hannasch concède que le marché est plutôt bien consolidé en Amérique du Nord, mais qu’il est plus fragmenté à plusieurs endroits ailleurs dans le monde.

Il souligne aussi que les gens ont tendance à oublier que Couche-Tard exploite déjà 300 sites de restauration rapide.

Un paysage changeant

L’intérêt pour Carrefour vient de toute évidence montrer le sérieux de Couche-Tard dans sa démarche, mais Brian Hannasch a refusé de dire si l’entreprise qu’il dirige comptait plonger dans les autres créneaux ciblés.

« Le paysage change dans le commerce de détail. Les canaux continuent de se brouiller à un rythme accéléré. La distribution omnicanal devient plus que jamais importante pour répondre aux besoins des consommateurs dans plusieurs formats, plusieurs fois par jour. Nous sommes plus qu’un petit détaillant [small-box retailer]. Nous sommes un détaillant d’abord et avant tout. »

Il soutient aussi que la vente d’essence demeure fondamentale dans les activités de l’entreprise, et dit que l’intérêt pour Carrefour est toujours fort.

La pandémie a augmenté l’enjeu de la sécurité alimentaire, particulièrement en France. Nous respectons la position du gouvernement français. Il est difficile de dire si ça changera, mais on va continuer de monitorer la situation.

Brian Hannasch

L’action de Couche-Tard s’est fait secouer la semaine dernière en Bourse après que l’intérêt envers Carrefour et ses magasins et épiceries de différents formats eut été révélé publiquement. Lundi, le titre de Couche-Tard a gagné 1 %, un faible rebond qui montre que les investisseurs continuent de s’interroger sur l’avenir de l’entreprise et ce qu’elle sera devenue dans quelques années.

Le fondateur Alain Bouchard rappelle que ce n’est pas la première fois que le marché se montre sceptique devant un geste audacieux de la direction.

« Plusieurs ne croyaient pas à nos chances de réussite lors de l’achat de Circle K [au début des années 2000]. Notre entrée en Europe avec l’achat de Statoil [il y a neuf ans] était inattendue à l’époque. Je me souviens des doutes au sujet de notre capacité à dégager des synergies sur un nouveau territoire. Le bénéfice d’exploitation de nos activités en Europe a presque doublé depuis. »

Recherche d’occasions

La poursuite d’une transaction avec Carrefour démontre la volonté des gestionnaires « à penser en dehors de la boîte », selon l’analyste Irene Nattel, de RBC. « Les dirigeants de Couche-Tard cherchent constamment des opportunités de création de valeur afin d’amener l’entreprise au prochain niveau. »

L’analyste Peter Sklar, de la BMO, retire pour sa part sa recommandation d’achat sur le titre de Couche-Tard en raison du niveau de risque opérationnel et d’intégration associé à la stratégie d’élargir les activités au-delà des dépanneurs.

Il note au passage que l’intérêt pour Carrefour amplifie les craintes étant donné que le rendement du géant français de l’alimentation déçoit et qu’il est aux prises avec des problèmes complexes. « Ça laisse croire que les ambitions de Couche-Tard sont trop grandes », dit-il.

Selon Martin Landry, de Stifel/GMP, les investisseurs craignent de façon injustifiée qu’une expansion des activités ailleurs que dans les magasins de proximité signale un manque d’occasions pour acquérir des dépanneurs à prix raisonnable, une pression à réaliser des acquisitions simplement pour atteindre l’objectif de doubler les revenus sur cinq ans, et une inquiétude de voir des transactions s’effectuer sans synergies ou valeur ajoutée.

Couche-Tard et Carrefour ont maintenant convenu d’explorer des partenariats potentiels. Comme les discussions sont préliminaires, il est encore impossible d’en chiffrer l’impact financier, mais Brian Hannasch se montre très enthousiaste à l’idée d’échanger des informations sur les meilleures pratiques d’affaires avec Carrefour.

L’examen d’options de coopération entre les deux entreprises est une stratégie beaucoup moins risquée qu’une acquisition pure et simple, selon Patricia Baker, de la Scotia. Les possibilités de partenariat opérationnel ont un potentiel prometteur pour hausser les revenus, réaliser des gains d’efficacité et abaisser les coûts, dit-elle.

À 20 euros par actions, la proposition de Couche-Tard valait plus de 25 milliards de dollars canadiens, sans tenir compte de la dette.

PHOTO PATRICK SANFACON, ARCHIVES LA PRESSE

« La dernière semaine a été très active », admet Alain Bouchard, fondateur d’Alimentation Couche-Tard.

« Le politique est entré dans le jeu sans qu’on le voie venir »

« Lorsque j’ai ouvert mon premier magasin il y a 40 ans, je n’aurais jamais imaginé qu’un jour je serais en France pour rencontrer les plus importants ministres français afin de leur [faire] partager la vision et la mission de Couche-Tard, qui est de rendre la vie de nos clients un peu plus facile chaque jour », a lancé Alain Bouchard, lundi, en commentant les dessous du projet d’acquisition de Carrefour.

« La dernière semaine a été très active », admet le fondateur de l’entreprise de Laval en entrevue avec La Presse.

Le premier contact avec Carrefour remonte à l’automne, plus précisément au début du mois de novembre. Puis, malgré la pandémie, il y a eu des échanges et plusieurs visites de magasins de Carrefour un peu partout dans le monde, à l’exception de l’Italie. Ces visites ont permis aux dirigeants de mieux connaître et comprendre Carrefour et la façon dont les affaires fonctionnent au sein de ce groupe avant de procéder à l’étape suivante.

La proposition de 20 euros par action a été présentée il y a à peine deux semaines, au début de janvier.

Alain Bouchard, Brian Hannasch et le chef de la direction financière de Couche-Tard, Claude Tessier, sont tous allés à Paris la semaine dernière.

Contrairement à ce qui a été écrit ces derniers jours, Alain Bouchard dit qu’il ne s’est pas envolé pour Paris en catastrophe pour aller plaider sa cause auprès des politiciens français dans le but de « sauver » le projet d’acquisition de Carrefour.

C’était planifié que j’y aille. On devait finaliser notre entente avec Carrefour. Je n’y suis pas allé pour le politique. J’y suis allé pour les affaires et le politique est entré dans la danse à cause de la fuite médiatique.

Alain Bouchard

« On avait déposé notre lettre d’intention le 1er janvier et on s’est entendus par terme de confidentialité quatre ou cinq jours plus tard. On s’entendait. J’y allais pour signer tout ça. Le politique est entré dans le jeu sans qu’on le voie venir de cette façon-là. On voulait les rencontrer. On était rendus là. Il faut avoir une lettre d’entente avant de rencontrer le politique. La fuite est arrivée très, très vite. »

Alain Bouchard a rencontré Bruno Le Maire, puis Couche-Tard et Carrefour ont convenu qu’il valait mieux mettre le projet de côté.

Voyages séparés

Les dirigeants de Couche-Tard ont voyagé séparément la semaine dernière, selon le moment où ils avaient à être sur place en fonction de leur rôle à jouer dans le dossier.

« On a passé un test avant de partir et avant de revenir. On peut avoir une exemption pour la quarantaine compte tenu du domaine dans lequel on œuvre. Nous sommes dans les services essentiels. Nous ne l’avons cependant pas demandée. Je suis rentré au Québec et je suis venu ici à ma maison de campagne », raconte Alain Bouchard.

Lorsqu’on demande à Brian Hannasch si une transaction aurait pu être annoncée cet hiver, n’eût été l’opposition politique, il répond qu’il n’y a pas d’entente tant qu’elle n’est pas signée. « Mais nous étions sur une bonne trajectoire. Oui, on pensait être sur le bon chemin. »