Avec cette offre à Carrefour, une anecdote savoureuse du patron d’Alimentation Couche-Tard, Alain Bouchard, me revient à l’esprit.

Francis Vailles Francis Vailles
La Presse

Quelque temps après l’acquisition de l’américaine Circle K, en 2003, Alain Bouchard racontait avoir croisé le patron de Metro, si je me souviens bien, mais ne me demandez pas dans quel contexte. Et de lui avoir dit, un brin sarcastique :

« Imagine, un dépanneur type que j’ai acheté dans le sud des États-Unis fait un plus gros chiffre d’affaires que certains de tes plus gros supermarchés », lui aurait-il lancé en rigolant.

PHOTO PATRICK SANFAÇON, ARCHIVES LA PRESSE

Alain Bouchard, président exécutif du conseil de Couche-Tard

L’offre au géant français Carrefour illustre bien le parcours de l’entrepreneur de 71 ans et de son entreprise, dont il n’est plus PDG, mais tout de même président exécutif du conseil. L’entreprise s’est concentrée sur les dépanneurs plutôt que sur les marchés d’alimentation, et voilà qu’elle peut désormais se permettre d’absorber des acteurs de ce groupe dont il se moquait gentiment.

Carrefour n’est pas un petit acteur. Il compte 12 500 magasins, dont 1200 hypermarchés, non seulement en France, mais dans une trentaine de pays, notamment en Asie et en Amérique latine. Ses ventes annuelles équivalent à 120 milliards de dollars canadiens, soit autant que le budget du Québec. Sa valeur boursière est estimée à 22 milliards de dollars.

Mais devinez quoi ? La valeur boursière de Couche-Tard est le double, à près de 42 milliards ! Quelle ironie !

L’offre n’est pas sans risque, c’est évident. Les hypermarchés n’ont pas du tout le même profil que les dépanneurs. Leur gestion des stocks — pensez aux produits frais — est beaucoup plus complexe, et les marges de profits, bien plus minces. Carrefour ne vend pas seulement les articles les plus demandés, comme les dépanneurs, mais une pléthore de produits pour accommoder une grande variété de clientèles.

Pas pour rien que l’action de Couche-Tard a perdu des plumes depuis l’annonce. Il faut dire que l’offre de Couche-Tard, évaluée à environ 25,5 milliards de dollars, est principalement en comptant, ce qui est plus risqué. Une offre en actions de Couche-Tard, par exemple, aurait permis à l’entreprise de ne pas s’endetter, en plus d’offrir aux vendeurs une valeur qui peut fluctuer, à la hausse comme à la baisse, minimisant ainsi les risques.

Cela dit, un des éléments majeurs à considérer quand Couche-Tard se propose encore de grossir, c’est l’impact de telles acquisitions sur le contrôle québécois de l’entreprise et son siège social au Québec.

PHOTO CHRISTINNE MUSCHI, REUTERS

La valeur boursière de Couche-Tard est de près de 42 milliards.

En 2016, quand les financiers de Toronto ont refusé aux quatre fondateurs de prolonger leur droit de vote multiple au terme de l’échéance prévue dans la convention d’actionnaires, la communauté d’affaires montréalaise s’est mise à craindre que Couche-Tard ne passe éventuellement en mains étrangères. Ce serait un drame, vu l’importance de l’entreprise au Québec et au Canada.

Rappelez-vous les termes de cette clause crépusculaire (sunset). Les fondateurs perdent leur droit de vote multiple — et donc le contrôle de l’entreprise — dès que le plus jeune d’entre eux, nommément Jacques D’Amours, aura atteint l’âge de 65 ans. Or, cette échéance surviendra en décembre… 2021, dans quelques mois.

Les quatre fondateurs verront alors leurs droits de vote passer de 67 % à 22,5 %, soit l’équivalent de leur nombre d’actions en circulation, comme l’indique la circulaire de direction de juillet dernier.

Oui, bon, il y a d’autres actionnaires alliés, comme la Caisse de dépôt, mais ce ne serait pas suffisant pour bloquer une vente forcée.

Ainsi, bien que l’objectif ultime d’une entreprise en Bourse soit de maximiser la valeur pour les actionnaires, quels qu’ils soient, l’élargissement considérable de la taille de Couche-Tard deviendra un frein naturel à un prédateur.

Les concurrents qui pourront se permettre de faire main basse sur une société de quelque 70 milliards de valeur boursière et de 170 milliards de chiffre d’affaires (en supposant une alliance Couche-Tard–Carrefour) sont de moins en moins nombreux. Et ce gonflement, en plus de faire souvent l’affaire des actionnaires, protège le siège québécois de l’organisation.

Malgré l’internationalisation de Couche-Tard, faut-il savoir, le conseil d’administration de l’entreprise est largement constitué d’administrateurs bien d’ici. Qu’il suffise de mentionner, en plus des quatre fondateurs, les noms de Monique Leroux, de Louis Têtu, d’Eric Boyko, de Marie-Josée Lamothe ou de Daniel Rabinowicz, entre autres.

Il n’est pas clair que la transaction avec Carrefour aura lieu, connaissant le patriotisme économique des Français et la complexité des acquisitions en territoire européen. Mercredi, le ministre français de l’Économie, Bruno Le Maire, a d’ailleurs reçu froidement l’offre, invoquant la souveraineté alimentaire. Nos politiciens devraient leur répondre, poliment : euh, et que dire de votre géant Alstom qui fait l’acquisition de notre Bombardier Transport national ?

Quoi qu’il en soit, on ne peut que lever notre chapeau devant l’audace de cette équipe de Couche-Tard… Et leur espérer le plus grand des succès… avant 2022.