Je ne sais pas si le couvre-feu va permettre d’endiguer réellement, sérieusement, la propagation de ce terrible virus. Mais je peux vous dire une chose : si je me fie à toutes sortes de gens à qui j’ai parlé depuis l’annonce des nouvelles mesures et sur le sondage CROP publié samedi, pas mal de personnes n’ont pas l’intention de les respecter à la lettre. Le sondage parle de près de 30 % de la population. Pas idéal pour une mesure-choc.

Marie-Claude Lortie Marie-Claude Lortie
La Presse

Et ces gens ne sont pas tous des hurluberlus irresponsables qui croient que le virus est une invention de nos politiciens pilotés à distance par des extraterrestres. Certains, et je pense ici notamment à bien des lecteurs qui nous écrivent, expliquent qu’ils sont responsables, mais à leur façon, en exerçant leur propre jugement. Ils pensent ainsi prévenir la propagation et protéger leur santé mentale et émotionnelle, et celle de leurs proches.

Ont-ils raison ou tort ? Traîtres ou simples désobéissants ? Depuis le début de la nouvelle vague de mesures restrictives, le débat fait rage plus que jamais au Québec. Les bêtises hurlées les uns aux autres, je les ai toutes entendues. À un extrême, on trouve ceux qui croient qu’il faut boire jusqu’à la lie les paroles du gouvernement et tout écouter sans poser la moindre question, car cela serait de la haute trahison immorale et insensée. À l’autre extrême, d’autres croient que François Legault et son équipe, notamment les fonctionnaires, n’ont aucune idée de ce qu’ils font et sont en train de démolir l’économie et la société en frappant beaucoup trop fort avec leurs mesures de fermetures de PME.

Comment doit-on se positionner au milieu de tout ça ? Surtout quand on sait que des enjeux plus qu’immenses, tout autant du côté de la santé que de l’économie, sont en jeu ? Surtout quand on lit des dossiers comme celui qu’on a publié samedi, où on apprenait les débuts lents, à l’allure plutôt broche à foin, du programme de vaccination, qui ne peut que laisser un goût amer à tous ceux qui font des sacrifices. Ils sont en droit de demander à l’État d’être aussi exigeant envers lui-même qu’il l’est avec la population.

Je ne vous citerai pas ici Einstein, parce qu’apparemment, sa paternité de la citation que j’ai évoquée jeudi dans mon texte – « la folie est de toujours faire la même chose et de s’attendre à des résultats différents » – est contestée par certains historiens. Mais je vais reprendre les propos d’un lecteur qui m’a dit que les ingénieurs spécialistes en bâtiment, et particulièrement en fondations, connaissent tous un principe bien simple : il y a une limite à partir de laquelle on ne doit plus taper sur un pieu s’il ne s’enfonce plus. Parce que ça risque d’endommager le pieu et le marteau.

A-t-on atteint cette limite au Québec ?

Le taux d’adhésion aux mesures et leur succès pour faire diminuer la pandémie nous le diront.

Mais en attendant, peut-on poser quelques questions au sujet des fermetures commerciales ? Parce qu’on sait à quel point cela fait souffrir nombre d’entrepreneurs et de travailleurs.

Donc j’y vais.

On a fermé des tas de commerces jugés non essentiels, des boutiques de vêtements aux toiletteurs pour chien en passant bien sûr par les restaurants, mais sait-on vraiment si ces commerces sont des lieux de propagation du virus ?

J’ai posé la question à l’Institut national de santé publique du Québec, qui m’a répondu ceci : « Le ‟taux de contamination" dans les commerces est une question difficile à analyser et à départager. Il faut comprendre que les gens sont mobiles et il est donc difficile de déterminer précisément où l’infection a été acquise quand il ne s’agit pas d’un contact direct avec un cas ou un milieu d’éclosion. La plupart du temps, ce contact a lieu dans la famille ou un milieu privé. »

Donc, on ne sait pas quel est le risque, statistiquement, de contracter le virus en allant au restaurant, en s’achetant une paire de chaussures de course ou en se faisant faire les ongles (comme Jay Du Temple). Mais c’est plus souvent dans des lieux privés.

Cela dit, l’Institut a de nombreuses statistiques sur les foyers viraux en milieu de travail. Et les commerces au détail sont haut dans la liste des secteurs où il y a des éclosions. Dans le plus récent rapport hebdomadaire disponible, qui date de la fin de décembre, juste avant Noël, on voit que 151 milieux de travail dans le secteur du commerce au détail sont en situation d’éclosion, pour 591 cas de COVID-19 confirmés. Donc, si les clients sont peu à risque, ça ne veut pas dire que les travailleurs ne le sont pas. Pourtant, on dénombrait 1336 cas de COVID-19 dans le secteur manufacturier à la même époque, secteur qui ne fait pas partie de ceux visés par les nouvelles mesures de confinement. Pourquoi ces travailleurs n’ont-ils pas droit aux mêmes politiques ?

Autre question que je me pose : parmi les 151 entreprises de commerce de détail qui faisaient face à des éclosions à la fin de décembre, quelles étaient celles de grande taille ou de petite taille ? Je n’ai pas pu avoir de réponse. Ces données ne semblent pas disponibles. Pourtant, il serait intéressant et pertinent de savoir si les commerces les plus à risque sont les grandes surfaces comptant beaucoup d’employés et de clients en même temps dans le même espace. Ou si, au contraire, ce sont les petits commerces qui sont plus à risque.

Mais si les petits commerces sont à risque, ça ne semble pas être le cas du côté du vêtement.

Avant Noël, alors que les détaillants de vêtements québécois, notamment, craignaient une vaste fermeture imposée par Québec, une coalition de commerces dotés de compteurs de clients a calculé le nombre de cas survenus dans leurs 16 chaînes de magasins. Ils ont compté que depuis le début de la pandémie, 36,2 millions de visiteurs avaient franchi leurs portes et que parmi leurs 13 000 employés, seulement deux avaient attrapé la COVID-19 au travail.

Si on est capables de dire aux détaillants de faire le tri entre chacun de leurs articles pour déterminer, entre ces shampooings ou ces tournevis, lesquels sont essentiels et lesquels ne le sont pas, peut-être peut-on prendre la peine de se pencher sur le secteur du commerce au détail pour voir où sont réellement les cas d’éclosion du virus ?

On ne peut pas dire que ce soient des foyers de transmission délirants.

Encore une fois, je le répète, je ne pose pas ces questions pour dire que ce qui est imposé par le gouvernement est inutile.

Je fais juste lancer des pistes de réflexion.

Peut-être qu’on apprendrait que certains commerces pourraient rester ouverts, mais que d’autres devraient être fermés…

J’aimerais vraiment le savoir.