Qu’annoncera le premier ministre François Legault ce mercredi à 17 h ? Difficile d’en avoir le cœur net, mais un rapide tour d’horizon des différents secteurs économiques du Québec laisse croire que l’annonce fera mal.

Marie-Eve Fournier Marie-Eve Fournier
La Presse

Isabelle Massé Isabelle Massé
La Presse

Léa Carrier Léa Carrier
La Presse

Nathaëlle Morissette Nathaëlle Morissette
La Presse

Secteur manufacturier : des frappes chirurgicales

Un reconfinement pèsera sur le moral de nombreux chefs d’entreprise du milieu manufacturier, selon Manufacturiers et exportateurs du Québec (MEQ). « C’est très préoccupant, dit sa PDG Véronique Proulx. On m’appelle en panique. Les entreprises ont mis en place des normes de sécurité élevées. Et là, on pourrait refermer une partie du secteur… En mars dernier, le gouvernement du Québec est le seul à avoir exigé la fermeture du secteur manufacturier. La concurrence a pu continuer d’opérer. Cette fois, les entreprises vont perdre des contrats à court et à long terme. » MEQ demande au gouvernement d’agir de façon plus chirurgicale et d’analyser par sous-secteurs pour mettre des mesures plus strictes. « La transformation alimentaire, jugée secteur essentiel, compte de nombreux cas de COVID-19, note Véronique Proulx. Pourquoi alors cibler aussi d’autres sous-secteurs qui ne sont pas touchés ? »

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, LA PRESSE

Matthieu Bonneau (au centre), du bistro Le Coup monté, et ses deux partenaires, Simon (à gauche) et Mathieu

Restaurants : cap sur le printemps

L’annonce d’une ouverture possible des restaurants le 11 janvier, y avez-vous cru ? « Jamais dans 100 ans ! », répond Michelle Doré, propriétaire de la brasserie Chez Jules et de l’Auberge Place d’Armes à Québec. « Je mise vraiment sur [une ouverture] en mars-avril », ajoute Matthieu Bonneau, du bistro Le Coup monté, qui compte un établissement à L’Assomption et un autre à Repentigny. Avec l’annonce ce mercredi d’un possible confinement total, les restaurateurs — fermés depuis la fin de septembre — mettent le cap sur le printemps. Selon eux, ils accueilleront leurs premiers clients avec le début de la saison des terrasses. Devant cette nouvelle réalité, l’Association Restauration Québec (ARQ) a décidé de s’attaquer en priorité au dossier des commissions — pouvant parfois atteindre jusqu’à 30 % — que demandent les plateformes de livraison aux restaurateurs. « Dans le contexte actuel, on va demander à Québec de réglementer, affirme François Meunier, vice-président aux affaires publiques et gouvernementales de l’ARQ. Considérant le reconfinement, il faut absolument travailler sur la réduction des frais des tiers qui font la livraison. »

Permettre au moins la cueillette à l’auto

Une fermeture forcée n’arrive jamais au bon moment, mais janvier est « un mauvais moment », juge Stéphane Drouin, DG du Conseil québécois du commerce de détail. En hiver, « il y a de gros enjeux de liquidités », car les soldes permettent aux commerçants de renflouer leurs coffres pour acheter la marchandise de printemps. « D’autres détaillants vont se protéger de leurs créanciers, c’est certain. » Résignés par la prolongation imminente du confinement, les détaillants voudraient au moins pouvoir offrir le service à l’auto. « C’est pour permettre aux petits qui sont souvent désavantagés par les frais de transport de faire des ventes plus rentables », explique M. Drouin. Aussi, dit-il, plus le temps passe et plus « il va se créer des besoins d’urgence » que ce service pourrait combler. On peut penser à des bottes d’hiver, par exemple.

Incertitude sur les pentes de ski

Alors que les Québécois comptent sur les stations de ski pour s’évader cet hiver, celles-ci pourront apparemment continuer d’opérer, sous certaines conditions. Mercredi matin, l’Association des stations de ski du Québec (ASSQ) attendait toujours les directives des autorités. Après un début de saison ralenti par la pluie et les vents chauds, les stations de ski ont accueilli avec soulagement l’arrivée du froid pour le Nouvel An. Depuis quelques jours, plusieurs stations affichent même complet, a rapporté l’ASSQ dans un récent communiqué. Rappelons qu’en mars dernier, les stations de ski avaient été fermées au plus fort de leur saison.

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

Debbie Zakaib, directrice générale de la Grappe mmode

« Beaucoup de panique » dans la mode

Dans l’industrie de la mode, il y a « beaucoup de panique en ce moment », rapporte Debbie Zakaib, directrice générale de la Grappe mmode. Pour nombre d’entreprises manufacturières, janvier et février sont « les plus gros mois » de l’année pour l’exportation vers les États-Unis et en Europe (où les commerces sont encore ouverts, sauf exception). Les collections printemps-été sont prêtes à être expédiées, « alors si le département de shipping ferme [sur ordre de Québec], l’impact sera majeur », soutient Mme Zakaib. Le confinement occasionnera bien des soucis également aux entreprises qui reçoivent ces jours-ci des conteneurs remplis de tissus et boutons pour confectionner leur collection d’automne et qui ne pourront peut-être pas les récupérer. Tout cela dans un contexte de « précarité financière » plus grave que le printemps dernier.

Hôtels : une catastrophe annoncée

« Déjà, on prévoyait un mois de janvier pas très fort, là, on craint des fermetures », lance Xavier Gret, PDG de l’Association Hôtellerie Québec (AHQ). Considérés jusqu’à maintenant comme un service essentiel, les hôtels devraient en principe demeurer ouverts afin de pouvoir accueillir des travailleurs de la santé, par exemple, ou des clients en quarantaine. Mais ce n’est pas suffisant, estime Michelle Doré, propriétaire de l’Auberge Place d’Armes, dans la capitale nationale. « Les hôtels, c’est la mort ! On fait quoi ? On ferme ? », s’interroge celle dont l’établissement compte 100 chambres. Mme Doré craint que le gouvernement Legault limite les déplacements entre régions, ce qui la priverait du peu de clients désireux de faire de courtes escapades à Québec. « [Pour l’avenir], il va falloir évaluer toutes les options. »

PHOTO ALAIN ROBERGE, ARCHIVES LA PRESSE

Raymond Paré, partenaire associé de Sotramont

« Un chantier, ce n’est pas comme un interrupteur »

La nouvelle, mardi, d’un imminent reconfinement n’a pas fait le plus grand bien à Raymond Paré. L’associé de Sotramont redoute l’annonce, ce mercredi, du gouvernement Legault. Refermera-t-il ou non les chantiers de construction ? « Depuis le début de la COVID-19, je tente de rester équilibré, mais là, je suis un peu découragé », avoue-t-il.

Si les nouvelles sont mauvaises, Sotramont devra redemander à ses employés de tout stopper, encore une fois, peu de temps après les avoir accueillis de nouveau sur ses quatre chantiers résidentiels lundi… après la fermeture du temps des Fêtes. « Si on nous avait dit : “on prolonge d’une semaine, on fait un effort”, ça n’aurait pas été la fin du monde, explique Raymond Paré. Là, c’est inefficace. Je perds une journée et demie à ouvrir un chantier et une journée et demie à le fermer. Ce n’est pas un interrupteur qu’on doit simplement allumer et éteindre chaque fois. Il y a des coûts liés à ça. Et l’hiver, il faut souvent chauffer et protéger les structures des intempéries. »

Bien des entrepreneurs en construction redoutent un retour à mars 2020. « Certains m’ont dit qu’ils avaient eu de la difficulté à passer à travers le premier confinement et qu’ils ne passeraient pas à travers un deuxième », affirme Guillaume Houle, porte-parole de l’Association de la construction du Québec (ACQ), qui regroupe 17 000 membres.

En entrevue, Raymond Paré n’évoque pas de fermeture définitive, mais énumère les conséquences de son premier confinement. « Les coûts ont augmenté à cause de la prévention et des retards, raconte-t-il. Et on ne peut transférer la facture aux clients. Surtout pas en locatif. Il y a eu des impacts sur le bois et la brique. On a subi des augmentations astronomiques, du double, et même du triple pour certains matériaux. Notre marge a été diluée. Plusieurs matériaux ont été en rupture de stock en électricité et en plomberie. Des parties de travaux n’ont pu être complétées. »

Plus largement, il y a le poids financier d’une telle mesure appréhendée, poursuit-il.

La construction est un secteur important de l’économie. Avoir un toit est essentiel. En mars, il n’y a qu’au Québec qu’on a fermé les chantiers.

Raymond Paré, partenaire associé de Sotramont

Sotramont affirme, par ailleurs, qu’il n’y a eu aucune contamination sur ses chantiers. « On est dans une industrie où la distanciation est naturelle, explique Raymond Paré. On travaille à l’extérieur. Et à l’intérieur, il y a de la ventilation et de l’aération. Envisager une refermeture est donc difficile à comprendre. »

Des mesures en place

Ainsi, l’ACQ implore le gouvernement de garder les chantiers en activité. « On a été parmi les premiers secteurs à rouvrir au printemps dernier, rappelle Guillaume Houle. On a alors mis en place des mesures sanitaires et de sécurité entérinées par la CNESST, les organisations syndicales, patronales et la Santé publique. Dans une très grande majorité, ce fut efficace. À l’heure actuelle, on dénombre 216 cas de COVID-19 dans une industrie qui compte 250 000 travailleurs directs. Et c’est majoritairement de la contamination sociale. »

L’ACQ se dit toutefois disposée à écouter le gouvernement et les syndicats, à discuter pour voir si d’autres mesures peuvent être mises en place afin de prévenir et de limiter davantage les éclosions. De son côté, Sotramont invite qui de droit sur ses chantiers. « Pour montrer que c’est sécuritaire, dit M. Paré. Je comprends qu’on veuille minimiser les impacts de la pandémie, que la situation est complexe et que les décisions sont difficiles à prendre. Mais peut-on agir de façon plus cohérente ? Peut-on faire respecter les règles ? En 10 mois, on aurait pu apprendre, et aussi travailler à mieux communiquer avec nos associations. »