Télétravail, règles sanitaires accrues, espaces remodelés, enjeux sur le plan de la santé mentale, réflexions sur la santé et la sécurité du travail… Les milieux de travail ont vécu une révolution en 2020 à cause de la COVID-19. À quoi les employeurs et les travailleurs doivent-ils s’attendre cette année, alors que le confinement risque de se poursuivre ? Neuf experts se prononcent.

Isabelle Massé Isabelle Massé
La Presse

Prudence et patience

Beaucoup d’entreprises ont déjà annoncé leurs couleurs : elles ne favoriseront pas le retour sur les lieux de travail avant l’été ni même avant 2022. Les mots d’ordre sont donc « prudence et patience » dans la prise de décision sur un retour au bureau, selon Éric Lallier, de la firme Norton Rose Fulbright. « Il y a là-dedans une recherche de stabilité, dit l’associé avocat en droit du travail. Les employeurs veulent peut-être donner une sécurité aux employés. On voit l’acclimatation au télétravail, une acceptation naturelle de la situation. Les gens comprennent que ce qu’ils pensaient être temporaire sera plus long. Les employeurs dirigent leurs actions pour être dans la même direction que les autorités. Donc, en 2021, il y aura une douce résignation des employés et des employeurs au rythme des derniers mois. On sera dans la continuité. »

Grande pression

Tant qu’on n’est pas sortis de la pandémie, la pression va demeurer énorme dans les milieux de travail, selon la CSN. « La pression sur les travailleurs dans le réseau de la santé va rester, dit son président Jacques Létourneau. Pour les professeurs, dans les CPE, chez le personnel de soutien et dans les abattoirs également. On ne baissera pas la garde quant à la sécurité au travail. »

Les problèmes de santé mentale seront aussi plus présents que jamais. « Je ne sais pas s’il va y en avoir plus, mais ça ne ralentira pas, estime M. Létourneau, qui prévoit aussi avoir à l’œil le projet de loi 59 sur la modernisation du régime de santé et de sécurité du travail. « La façon de concevoir la sécurité dans les différents milieux de travail n’est pas égale, juge-t-il. On veut aussi que la nouvelle loi donne davantage de droits aux travailleurs. Il n’y a rien pour l’instant sur la santé mentale, qui n’est pas considérée comme un accident de travail. »

Vaccin obligatoire ou non ?

C’est la question de l’heure pour les entreprises, selon Éric Lallier. Bien des gens se posent la question, selon l’avocat. « Mais réfléchir au caractère obligatoire du vaccin sera sur la voie d’accotement en 2021, car il y a encore beaucoup d’inconnues, explique-t-il. Quelle est la disponibilité des vaccins ? L’échéancier pour les distribuer ? La façon de les implanter en entreprise arrivera en dernier lieu. On reconnaît aux entreprises qu’elles peuvent avoir une politique à ce sujet, mais il est encore trop tôt pour l’établir. Elles doivent toutefois se positionner sur la façon de favoriser la vaccination des employés. On peut penser à l’octroi de congés, par exemple. Ça m’apparaît nécessaire d’y réfléchir en 2021, car le vaccin va être une mesure qui permettra à l’employeur d’assurer la santé et la sécurité au travail. »

PHOTO FOURNIE PAR NORTON ROSE FULBRIGHT

Éric Lallier

Mieux installés à la maison

En 2020, plusieurs employeurs ont fourni des allocations à leurs salariés pour améliorer leur coin de travail chez eux ou leur ont permis de récupérer leur confortable chaise de bureau. Cette année, des salariés investiront dans l’amélioration de leur environnement de travail. « Je vois des gens quitter leur condo pour des maisons unifamiliales pour avoir plus de liberté, car les gestionnaires de condos ont des règles strictes. On veut aussi des pièces de travail et un environnement adéquats. Le bureau sur la table de cuisine, ça ne marche pas ! La productivité n’y est plus nécessairement », note Véronique Bouchard, vice-présidente marketing et développement corporatif de Groupe Focus (mobilier de bureau).

Environnements virtuels améliorés

La cadence des rencontres virtuelles ne risque pas de ralentir. De plus en plus d’entreprises investiront donc dans l’amélioration de l’environnement et de la technologie pour rendre les réunions à distance plus agréables. « On me demande de créer des expériences virtuelles intéressantes et confortables, raconte Charles Lalumière, président d’Edge Future. Il va y avoir une multiplication des aménagements de studio dans les bureaux. Le timing est bon, car il y a moins de gens sur place, donc plus d’espace disponible. La qualité du leadership passe par l’expérience virtuelle qu’on va donner aux employés. Avec trois à six caméras et ainsi plusieurs prises de vue. On n’en peut plus de faire des vidéoconférences statiques pendant deux heures ! Et de tels studios peuvent être utilisés par tout le monde, à tour de rôle. »

La santé mentale à préserver

Comme il y aura une continuité du télétravail, les problèmes de santé psychologiques vont perdurer, note aussi l’Ordre des conseillers en ressources humaines agréés. « Déjà, on le voit, dit sa directrice générale Manon Poirier. Des gens se sentent déconnectés. Il y a une perte du tissu social. Les écrans, ce n’est pas la même chose. Et le vaccin ne va pas tout régler à court terme. Les organisations doivent dépasser la solution du programme d’aide aux employés, organiser le travail différemment, souligner les succès davantage, trouver comment collaborer autrement. Beaucoup d’initiatives vont être mises en place pour connecter les gens entre eux. On va arriver à un deuxième niveau des outils de collaboration, pour aller plus loin que les outils de vidéoconférence. »

PHOTO DAVID BOILY, ARCHIVES LA PRESSE

Manon Poirier

Modèle hybride

Les experts interviewés par La Presse sont unanimes : un modèle hybride est à prévoir pour les travailleurs de bureau. Mais on n’y arrive pas en criant ciseau ! « Le télétravail fonctionne, note Katie Bussières, présidente de Nubik, dont le modèle repose entièrement sur le télétravail depuis des années. Mais les gens ont agi de façon précipitée, sans planification, sans adapter le modèle de gestion. Les organisations se cherchent encore. Comment faire transiter la culture ? Comme certains voient des limites au télétravail, ils réfléchissent à des modèles hybrides. Mais c’est plus difficile qu’on pense de gérer un tel modèle. Qui sera au bureau ou non un jour donné ? Les postes de travail vont-ils tous être disponibles ? En 2021, les gens seront donc en réflexion ou encore en adaptation. Certains vont avoir un plan temporaire. Mais, sans réflexion, il y aura un retour au bureau traditionnel. »

Espaces adaptables

Est-ce qu’on résilie notre bail pour louer moins ou plus de pieds carrés ? « On parle beaucoup de la distanciation, mais ce n’est pas viable économiquement de louer deux fois plus grand, note Lucie Ladouceur, associée d’Atelier Monarque Architecture. Il faut donc se demander comment on va aménager l’espace et mettre à contribution tous les espaces. Il faut penser au résidentiel aussi et aux espaces extérieurs. Les entreprises sont dans l’attente et c’est normal. Redéfinir le bureau touche aux espaces personnels, publics, urbains. On dirait que personne ne bouge, car la situation est globale. Nous proposons de diminuer les espaces privés dans les bureaux et d’augmenter les espaces de collaboration. Il faut plus d’espaces adaptables, car ce n’est ni écologique ni économique de passer son temps à rénover. »

Maître chez soi et ailleurs

En temps de crise, les jeunes générations de travailleurs veulent plus que jamais avoir le choix, le pouvoir de décider quand elles travaillent à la maison ou au bureau, plus le matin ou un peu le soir. « Elles veulent se sentir maîtres de leur destin, estime Déborah Cherenfant, présidente de la Jeune Chambre de commerce de Montréal. Beaucoup de jeunes professionnels sont dans le “c’est foutu d’avance” sur le plan environnemental, fiscal… Et comme on a perdu de la mobilité, qu’on ne peut voyager comme avant, choisir est le dernier rempart de liberté. »

Les employeurs devront donc rapidement leur proposer différentes façons de travailler. « Les gens s’attendent à du leadership à ce niveau et que leur employeur ne fasse pas que suivre les directives de l’État. »

PHOTO MARTIN TREMBLAY, ARCHIVES LA PRESSE

Déborah Cherenfant

De la transparence

Les organisations limitées au télétravail doivent prendre soin de leur culture d’entreprise, être transparentes et faire preuve d’un leadership accru dès maintenant. D’abord pour circonscrire les problèmes en santé mentale. « La reconnaissance et la santé mentale sont beaucoup liées. Des employés peu complimentés peuvent tomber, juge Vincent Fortin, président de l’agence de publicité numérique Republik, qui a ouvert un bureau temporaire à Tremblant pour aérer les esprits de ses employés. S’ils ne comprennent pas où l’entreprise s’en va, ils ne seront pas mobilisés. Il faut leur donner une fierté de travailler pour l’organisation. Il faut réussir à faire à distance ce qu’on faisait en présentiel. Il y a un flot quotidien d’informations, comme la situation financière de l’entreprise, qui donnent confiance et qu’on ne transmet pas actuellement. »