La nouvelle normalité engendrée par la pandémie n’est pas sans travers. Alors que s’entame cette nouvelle année, voici les dérives que nos journalistes souhaitent voir corrigées sans tarder.

Jean-François Codère Jean-François Codère
La Presse

Isabelle Dubé Isabelle Dubé
La Presse

Nathaëlle Morissette Nathaëlle Morissette
La Presse

Karim Benessaieh Karim Benessaieh
La Presse

Les rencontres d’affaires en personne

Pour les chercheurs d’emploi, les entrepreneurs et les spécialistes de la vente ou du développement des affaires, entre autres, l’absence de conférences et de rencontres d’affaires en personne pèse lourd depuis plusieurs mois. « Les évènements en personne manquent à beaucoup de gens », nous racontait au début de l’automne Sébastien Fauré, partenaire-fondateur du Regroupement des firmes de services professionnels indépendantes (RFSPI) et chef de la direction de l’agence de publicité bleublancrouge. « On ne se rend pas compte à quel point la douleur est profonde. Le réseautage, ce n’est pas que faire des deals, [c’est aussi] être en contact avec d’autres. Les connexions émotionnelles ne peuvent être compensées par les connexions numériques. » Les transporteurs aériens ont encore bon espoir de voir revenir les voyageurs d’affaires, une fois la pandémie passée. Le président de United Airlines a résumé cet optimisme : « La première fois que quelqu’un va perdre un client parce qu’un concurrent s’est présenté en personne est la dernière fois qu’il tentera de faire un appel de ventes sur Zoom. »

– Jean-François Codère

Les réunions d’équipe virtuelles

Une image floue ou qui gèle, un son instable, des collègues qui réagissent à retardement, la pression de se savoir regardé et l’incapacité de ne pas se regarder soi-même à l’écran… De nombreux sondages réalisés à travers le monde indiquent que les réunions d’équipe virtuelles sont loin de faire l’unanimité. Celui de Deskeo révèle que 56 % des Français ne les considèrent pas comme des expériences agréables à vivre. Tandis que le cabinet mondial de recrutement Robert Half indiquait, en novembre, que 44 % des Canadiens disaient éprouver une fatigue liée aux appels vidéo et que 59 % les trouvaient utiles, mais pas toujours nécessaires. Gianpiero Petriglieri, professeur associé à l’Institut européen d’administration des affaires (INSEAD), expliquait à la BBC qu’un appel vidéo demande plus de concentration qu’une discussion en face à face, car notre cerveau doit travailler plus dur pour analyser les signes non verbaux, les expressions faciales, le langage corporel, le ton et la hauteur de la voix.

– Isabelle Dubé

L’industrie aérospatiale

Avant la crise provoquée par la pandémie, l’industrie aérospatiale québécoise comptait environ 43 400 emplois, soit environ 1 % de tous les emplois au Québec. Près de 80 % de ses ventes annuelles de 17,8 milliards, en hausse de 16 % par rapport à l’année précédente, étaient réalisées à l’extérieur du pays, ce qui en faisait, de très loin, la championne des exportations au Québec. Aux dernières nouvelles, plus du dixième de ces emplois avaient déjà disparu cet automne et l’absence de réponses d’Ottawa aux appels à l’aide provenant de tous les intervenants de l’industrie, des syndicats aux patrons, des PME aux multinationales, des regroupements d’affaires au gouvernement provincial, laissait présager une nouvelle dégradation. « Je crains pour nos talents », s’inquiète la présidente d’Aéro Montréal, Suzanne Benoit. « Nos experts sont très mobiles, ils vont aller dans les [États] qui appuient l’industrie. » Si ça devait se produire, Montréal pourrait rapidement perdre son statut de troisième pôle aéronautique en importance dans le monde.

– Jean-François Codère

Le surtourisme

L’arrêt quasi total des voyages à l’international a-t-il permis de repenser notre façon de faire du tourisme et d’éviter les foules monstres à Venise ou à Barcelone ? Bien que la pandémie ait pu donner l’espoir que la reprise des activités touristiques se ferait autrement, de façon plus responsable, rien n’est moins sûr, selon les spécialistes interrogés. « On va revenir à nos bonnes vieilles habitudes simplement du fait qu’on a eu un manque pendant 8 à 10 mois, soutient Alain A. Grenier, professeur à l’École des sciences de la gestion (ESG) de l’UQAM. Les acteurs du tourisme veulent récupérer le manque à gagner et les clients, eux, veulent récupérer les expériences qu’ils n’ont pas vécues. Quand on s’est privé de quelque chose et qu’on tombe dedans, on en demande deux fois plus. » Paul Arseneault, spécialiste en tourisme, également professeur à l’ESG-UQAM, ne croit pas non plus à cet éveil collectif qui mettra fin au surtourisme. « [Avec la pandémie], il y a une espèce de pensée magique qu’on aura une “épiphanie” », dit-il. Mais selon lui, « ça ne disparaîtra pas du jour au lendemain ».

– Nathaëlle Morissette

Les déficits

Au dernier décompte, le déficit budgétaire fédéral pourrait atteindre 398,7 milliards cette année, avec une dette accumulée qui doublera en 2026, à 1378 milliards. À Québec, on prévoit un déficit de 15 milliards et une dette qui frisera les 234 milliards en 2022, faisant passer son poids sur le PIB de 43 % à 50 %. Le rythme est évidemment insoutenable et forcera des choix douloureux dans les prochaines années, Hausse d’impôts ? Compressions budgétaires ? Ni Québec ni Ottawa n’ont osé annoncer de telles mesures qui semblent inévitables pour bien des analystes. Le gouvernement Legault mise sur la relance, une limite de croissance des budgets et une hausse des transferts du fédéral. Le fédéral, de son côté, a annoncé des « investissements judicieux » pour favoriser la reprise.

– Karim Benessaieh