Après Jacynthe Côté, qui a fait sa marque dans l’industrie de l’aluminium en devenant la première femme PDG du géant Rio Tinto Alcan, c’est au tour d’une autre Québécoise, Nicole Coutu, de devenir la nouvelle dame de fer de l’industrie avec l’annonce de sa nomination, la semaine dernière, comme nouvelle PDG d’Alcoa Canada. Mme Coutu, qui était directrice générale de l’aluminerie de Bécancour, conservera ses fonctions en plus de superviser les activités du siège social et des alumineries de Deschambault et de Baie-Comeau d’Alcoa Canada.

Jean-Philippe Décarie Jean-Philippe Décarie
La Presse

Vous êtes la deuxième Québécoise à devenir PDG d’une grande entreprise du secteur de l’aluminium après Jacynthe Côté, qui a dirigé Rio Tinto Alcan et qui était chimiste de formation comme vous. Est-ce qu’il y a d’autres similitudes dans vos parcours ?

Oui, Jacynthe Côté a occupé durant sa carrière différents postes de direction importants avant d’accéder à la présidence. Moi aussi, j’ai amorcé ma carrière chez Alcoa, à l’aluminerie de Bécancour, et j’ai progressé dans l’entreprise en acceptant régulièrement de nouveaux défis.

Mais j’ai commencé comme stagiaire durant mes études en chimie. Mon objectif était de créer mon entreprise dans le domaine des parfums, et Alcoa développait un appareil qui analyse les molécules aromatiques. On m’a offert un poste régulier, que j’ai refusé, pour finalement accepter, parce que ça me permettait d’économiser pour mon projet.

J’ai eu une promotion et une autre, et on m’a offert de diriger une petite usine en Louisiane, où j’ai appris durant trois ans la gestion. À mon retour au Québec, je suis devenue responsable de la santé et sécurité pour toute la région, avant de devenir directrice des opérations à Bécancour.

On dit qu’Alcoa favorise la promotion des femmes au sein de l’organisation pour qu’elles occupent des postes-clés. Est-ce que votre nomination en est la preuve ?

Absolument. Alcoa m’a permis de me réaliser. Tout au long de ma carrière, on m’a donné des opportunités. L’entreprise a une volonté de bien positionner les femmes pour profiter d’une plus grande diversité.

Et en tant que femme PDG, je compte bien m’assurer que d’autres femmes puissent profiter de cette confiance pour accéder à des postes de responsabilités. C’est souvent ce qui manque aux femmes, la confiance en elles d’accepter quelque chose de nouveau.

On m’a encouragée à relever des défis, à prendre de nouveaux rôles en me disant que j’allais être capable de les assumer même si je n’avais pas l’expérience. Cette vision d’amener une diversité au niveau des équipes de direction permet à l’entreprise de s’enrichir et de profiter de l’approche vision-collaboration des femmes versus celle plus masculine de l’action-décision.

Vous arrivez en poste en pleine crise du coronavirus et tout juste après avoir vécu un long lock-out à l’aluminerie de Bécancour qui a duré un an et demi. Comment s’est réalisé le retour au travail et est-ce que le conflit a laissé des cicatrices ?

Ç’a été une période extrêmement difficile pour tout le monde. Je me rappellerai toute ma vie la date du 2 juillet 2019, lorsqu’une entente a enfin été conclue.

Moi, comme leader, il est important de regarder vers l’avant, et j’ai été agréablement surprise de voir que les employés ont embarqué dans cette vision de regarder vers l’avenir. Les gens ont recommencé à rentrer au travail à la fin de juillet et depuis janvier, tout le monde est à son poste.

Il a fallu toutefois embaucher 150 nouvelles personnes en raison des nombreux départs à la retraite qui ont coïncidé avec le conflit. Nos dernières embauches vont être finalisées d’ici le début de juin.

Au début du confinement, le gouvernement a décrété l’arrêt de la production dans les alumineries québécoises, mais s’est rapidement ravisé. Quel aurait été l’impact d’une fermeture totale de vos trois alumineries ?

Ç’aurait été une catastrophe. Redémarrer des cuves d’aluminium est un travail long et fastidieux. Déjà, durant le conflit, on opérait à un sixième de nos capacités à l’usine de Bécancour et cela va nous avoir pris un an avant de revenir prochainement à nos pleines capacités de production.

Quand le gouvernement nous a permis de garder nos usines en activité, on s’est affairés à implanter toutes les mesures de sécurité et d’hygiène nécessaires.

Disons qu’après un long conflit de travail, la pandémie n’est pas venue nous faciliter la vie.

Mais la crise a surtout eu un impact sur nos clients, principalement dans le secteur de l’automobile et de la construction, et cela s’est répercuté sur la demande. À 1450 $US la tonne, les prix sont bas et on s’est concentrés sur la production de lingots d’aluminium plutôt que les billettes ou les plaques qui ont une valeur ajoutée.

Depuis deux mois et demi, on a mis en suspens tous nos projets d’amélioration et nos dépenses en capitaux. On sent toutefois que le mouvement de reprise s’amorce et on souhaite que le marché se ressaisisse.

Comment entrevoyez-vous l’avenir de vos alumineries de Bécancour, Deschambault et Baie-Comeau par rapport à l’état du marché mondial de l’aluminium ?

On a trois belles alumineries avec des gens compétents qui y travaillent. L’hydroélectricité nous donne un avantage important, mais même si nos alumineries sont compétitives, il est certain que l’on doit augmenter notre productivité.

L’aluminium est un métal unique qui est de plus en plus utilisé dans les transports pour sa légèreté et il est recyclable à l’infini.

Le problème auquel on fait toujours face, c’est la surcapacité des alumineries chinoises qui a un impact direct sur les prix.

Alcoa a fermé plusieurs de ses alumineries aux États-Unis et vos usines québécoises sont importantes pour le groupe. Quel est votre poids au sein d’Alcoa ?

Alcoa est un producteur intégré qui exploite aussi des usines de bauxite et d’alumine. Les trois alumineries québécoises sont responsables de 38 % de toute la production d’aluminium du groupe, qui opère encore deux alumineries aux États-Unis, mais aussi en Europe et en Arabie saoudite.

On ne prévoit pas d’expansion au Québec, mais une amélioration continue. On a aussi développé le nouveau procédé de fabrication Elysis qui va éliminer toutes les émissions de gaz à effet de serre et qui devrait être mis au point d’ici 2024. L’aluminium a un bel avenir devant lui.